CHAPITRE IV
LE RETOUR DES VICTOIRES

Reviendrez-vous un jour, ô fières exilées

SÉB. CH. LECONTE (le Masque de fer).

Ce soir-là, une fougue indescriptible animait les Longevernes; rien, nul souci, nulle perspective fâcheuse n’entravait leur enthousiasme. Les coups de trique, ça passe, et ils s’en fichaient, et quant aux cailloux, on avait le temps, presque toujours, quand ils ne venaient pas de la fronde de Touegueule, d’éviter leur trajectoire.

Les yeux riaient, pétillants, vifs dans les faces épanouies par le rire, les grosses joues rouges, rebondies comme de belles pommes, hurlaient la santé et la joie; les bras, les jambes, les pieds, les épaules, les mains, le cou, la tête, tout remuait, tout vibrait, tout sautait en eux. Ah! ils ne pesaient pas lourd aux pieds, les sabots de peuplier, de tremble ou de noyer et leur claquement sec sur le chemin durci était déjà une fière menace pour les Velrans.

Ils se récriaient, s’attendaient, se rappelaient, se bousculaient, se chipotaient, s’excitaient, tels des chiens de chasse, longtemps tenus à l’attache, qu’on mène enfin courir le lièvre ou le goupil, se mordillent les oreilles et les jambes pour se féliciter réciproquement et se témoigner leur joie.

C’était vraiment un enthousiasme entraînant que le leur. Derrière leur élan vers la Saute, derrière leur joie en marche, comme à la suite d’une musique guerrière, toute la vie jeune et saine du village semblait happée et emportée: les petites filles timides et rougissantes les suivirent jusqu’au gros tilleul, n’osant aller plus loin, les chiens couraient sur leur flanc en gambadant et en jappant, les chats eux-mêmes, les prudents matous, s’avançaient sur les murs d’enclos avec une vague idée de les suivre, les gens sur le seuil des portes les interrogeaient du regard. Ils répondaient en riant qu’ils allaient s’amuser, mais à quel jeu!

Lebrac, dès la Carrière à Pepiot, canalisa l’enthousiasme en invitant ses guerriers à bourrer leurs poches de cailloux.

—Faudra n’en garder sur soi qu’une demi-douzaine, dit-il, et poser le reste à terre sitôt qu’on sera arrivé, car, pour pousser la charge, il ne s’agit pas de peser comme des sacs de farine.

Si on manque de munitions, six des petits prendront chacun deux bérets et partiront les remplir à la carrière du Rat (c’est la plus près du camp). Il désigna ceux qui, le cas échéant, seraient chargés du ravitaillement ou plutôt du réapprovisionnement des munitions. Puis il fit exhiber à Tintin les diverses pièces du trésor de guerre afin que les camarades fussent tous tranquilles et bien affermis, et il donna le signal de la marche en avant, lui prenant la tête et comme toujours servant d’éclaireur à sa troupe.