Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient à l'appel et connaissait la cause de leur absence.

« Il fait comme tous les autres ! songea-t-il. J'avais toujours pensé, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait porté sur la chose. »

Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans amener d'autre résultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affamés et les timides ; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous là, de plus en plus excités et furieux peut-être aussi d'être si longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme il disait, malgré les menaces du bâton, ils se rapprochaient chaque fois davantage. Ils se rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne fut guère effarouchée, puisqu'elle détourna la queue de côté afin d'être parée pour toute éventualité.

Turc, qui était, si l'on peut dire, un lapin, et qui la connaissait, se porta de côté, levant carrément le train de devant, et tandis que François, un instant distrait par une voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il n'aurait pas le culot…

Il l'avait bel et bien ; mais cela ne faisait point l'affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence, se précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de concert les piles qu'il leur avait distribuées à tous en détail.

François profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister à la bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit mâles qui se secouaient à pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et déchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer la gorge pour l'étrangler ; ceux qui étaient dessus piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec une rage frénétique les vaincus. Ce n'était plus à Turc seulement qu'on en voulait ; tous maintenant se détestaient ; la mêlée était devenue confuse : on lâchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il n'y avait pas de raisons pour que cela finît avant qu'ils ne fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas un n'était indemne ; certains boitaient, les muscles des pattes troués, les os meurtris ; d'autres saignaient et se léchaient ; d'autres, la mâchoire transpercée, les oreilles déchirées, se secouaient avec douleur ; Berger avait eu l'extrémité de la queue rasée net d'un coup de dent ; Tom, une oreille décollée, s'écartait ; seul à peu près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s'était toujours tenu au plus épais de la bataille, et avait cogné et mordu en conscience, s'en tirait sans trop d'anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais n'écopant que de quelques coups de dents et d'insignifiantes déchirures à la cuisse.

Cette échauffourée refroidit notablement les enthousiasmes et la plupart des combattants se retirèrent ; de toute la bande restèrent Turc, acharné tout de même malgré une patte en lambeaux qui avait abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière de vagues buissons pour se soigner en paix.

Le fermier s'aperçut bientôt que tous les assiégeants fichaient le camp ; du moins il le crut, n'ayant pas remarqué les deux fanatiques qui veillaient malgré tout.

Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la chercher dans la chambre, où elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant, pour l'amener devant la porte où elle devrait rester sous sa surveillance.

Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin, sur de la sciure, à l'abri d'un tas de bûches.