Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la volonté des maîtres auxquels il devait obéissance ; s'ils eussent été là, il se fût abstenu ; en leur absence et loin du châtiment, il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna vivement besogner.
Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant à pleine gorge :
— Viens voir maintenant ce qu'il fait : il est en train de ronger la porte de dehors.
Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment, on ne pouvait nier ; il para la querelle en déclarant qu'il allait recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc, ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.
Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'œil et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir, prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois amical et grave.
Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait comment ! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la clef des champs.
Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut, qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de sang.
Le fait en lui-même était exact : Miraut avait une patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la Phémie et Lisée qui rentrait : chacune des femmes voulant crier plus fort que l'autre.
Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.
Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la remise.