Par ce moyen, continue cet Auteur, on paroîtroit plutôt trouver des vérités nouvelles, que démontrer celles qui sont déjà trouvées. On ne convaincroit pas seulement les jeunes gens, on les éclaireroit ; on les mettroit en état de se rendre raison de tous leurs progrès, & d’en faire par eux-mêmes ; ils sauroient toujours où ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; ils pourroient juger par eux-mêmes de la route que le guide leur traceroit, & en prendre une plus sûre, s’ils trouvoient du danger à la suivre. »

On doit autant étudier pour se former que pour s’instruire. Comment est-ce que les hommes se forment & qu’ils acquierent des connoissances ? C’est en voyant différens objets ; c’est en écoutant les gens instruits, en expérimentant, en réfléchissant : celui qui a plus vu, plus observé, plus réflechi, est le plus habile ; celui à qui on a montré de meilleurs modeles, a le goût le plus sûr ; c’est l’avantage que certains enfans ont sur d’autres : il a passé sous leurs yeux un plus grand nombre d’objets ; il y a plus de choix dans ceux qu’on leur a montrés ; ils ont de meilleurs modeles, plus d’idées exemplaires. Un homme qui n’auroit vu que des tableaux de Raphaël & du Titien, ne se contenteroit pas de peintres médiocres.

Il s’ensuit de ces observations, que toute méthode qui commence par des idées abstraites, n’est pas faite pour les enfans, & qu’elle est contraire à la nature de l’esprit humain : cette seule réflexion bannit les abstractions de tous les Livres élémentaires de Grammaire, de Rhétorique, de Philosophie & de Religion.

Il s’agit de bâtir une maison, on doit d’abord amasser des matériaux : il s’agit d’élever l’édifice des connoissances humaines, il faut avoir les idées particulieres qui composent cet édifice ; les faits, les observations, les expériences en sont le fondement : c’est donc à les assembler, à se rendre ces objets familiers, qu’on doit s’appliquer dans les commencemens.

Que les enfans voient beaucoup d’objets, qu’on les varie, qu’on les montre sous plusieurs faces & à diverses reprises ; on ne peut trop remplir leur mémoire & leur imagination de faits & d’idées utiles, dont ils puissent faire usage dans le cours de la vie[7][, d]. « La variété plaît sur-tout à cet âge, dit l’Abbé Fleury ; les enfans étudient plus volontiers deux heures durant, quatre matieres différentes, qu’une seule pendant une heure. Une étude sert de divertissement à l’autre ; & plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu’elles se confondent. » Un autre grand Maître dans l’art d’enseigner (s’Gravesande) dit dans le chapitre 30 de sa Logique, « que ceux qui ont pris l’habitude de ne considérer qu’une sorte d’idées, quelque habileté qu’ils puissent y avoir acquise, raisonnent presque toujours mal sur d’autres objets ». Il ajoute, que « pour acquérir de la flexibilité dans l’esprit & de l’étendue, il faut s’être appliqué à plusieurs choses différentes entre elles. »

Tout ce qu’on doit savoir, n’est pas contenu dans les Livres : il y a mille choses dont on peut s’instruire par la conversation, par l’usage et la pratique ; mais il n’y a que des esprits déjà un peu formés, qui puissent profiter de cette instruction. L’homme est fait pour agir, & il n’étudie que pour s’en rendre capable. L’esprit d’étude dans le monde, seroit opposé à celui d’affaires ; mais on entendra mal les affaires, si on n’a pas étudié. L’important est d’acquérir les grands principes des connoissances les plus ordinaires : l’expérience, qui est la meilleure leçon, achèvera le reste. Si l’on n’a pas ces principes, le seul conseil que l’on puisse prendre, c’est de suspendre son jugement : de tous les préceptes de la Philosophie, c’est le plus universel.

L’étude doit être l’occupation de la jeunesse, & le délassement du reste de la vie pour remplir utilement les intervalles de l’action.

Le premier âge n’est pas la saison des récoltes, c’est le tems de semer & de faire des provisions : l’objet des études n’est pas que les jeunes gens, au sortir de la premiere éducation, possedent les idées formées de toutes les Sciences : ce seroit un projet chimérique, un beau rêve ; mais il se peut faire aisément qu’ils aient une teinture des principales, qu’ils aient acquis un grand nombre de matériaux de connoissances, & qu’ils aient l’art d’en acquérir ; art inestimable, & peut-être supérieur aux connoissances mêmes.

Presque toute notre Philosophie & notre éducation ne roulent que sur des mots ; ce sont les choses même qu’il importe de connoître. Revenons au vrai & au réel ; car en soi la vérité n’est autre chose que ce qui est, ce qui existe, & dans notre esprit ce n’est que la connoissance des choses existantes.

Ce but est certainement plus juste, & le chemin pour y arriver, est plus droit que le chemin tortueux par lequel les jeunes gens n’arrivent qu’à la connoissance de mots ou d’abstractions.