Le moyen pour réussir, est d’exciter leur curiosité, d’aider l’esprit & le génie, de donner du ressort à leur ame : c’est ce que l’on ne fera jamais par des études abstraites, seches & ennuyeuses. Que ce que vous leur présentez soit agréable ; piquez leur curiosité ; flattez leur amour propre ; entretenez-les dans la gaieté qui est naturelle à cet âge, & ne joignez pas aux études, l’idée de labeur & de peine ; parmi les connaissances choisissez celles dont on peut tirer plus de conséquences utiles, qui ont plus de rapport à l’usage de la vie civile, aux mœurs & à la vertu ; celles qui élèvent l’ame & l’esprit : préférez les opérations qui ont plusieurs utilités à la fois ; répétez & approfondissez les mêmes dans toute la suite de l’éducation, de sorte que depuis le commencement jusqu’à la fin ce ne soient que les mêmes vérités, les mêmes choses plus développées.
L’expérience fait voir qu’on oublie, au sortir du College, presque tout ce qu’on y a appris. Pourquoi ? C’est que les connoissances qu’on y a acquises ne sont point liées avec les notions communes ; c’est que l’on ne retient bien que ce qui a été souvent répété, & qu’il n’y a que la répétition des mêmes idées qui puisse former des traces assez fortes pour les conserver long-tems. L’expérience fait voir également qu’on n’oublie jamais ce qui est gravé pendant l’enfance dans les fibres délicates du cerveau, par des actes fréquens & réitérés. Il n’y a point d’enfant qui ait oublié à jouer aux cartes.
C’est sur ces principes simples qu’est fondé le Plan que je propose. Toute bonne méthode doit porter sur la nature de l’esprit humain & sur des faits incontestables. Un Plan court peut contenir plus de choses qu’un Plan allongé : ce qu’il y a de plus long, c’est l’Histoire ; encore pourroit-on y faire beaucoup de retranchemens. Toutes les sciences nécessaires à chaque homme peuvent être resserrées en peu de volumes.
Une précaution nécessaire, c’est que l’on ne rejette pas, comme on fait, toute la peine & tout le travail sur les enfans ; c’est en quoi l’usage des Colleges est le plus vicieux, parce qu’il y a un trop grand nombre d’Eleves dans une seule classe. C’est aux Maîtres à faire travailler les enfans, mais ils doivent se charger de ce qu’il y a de plus pénible ; & l’Etat doit soulager les Maîtres, autant qu’il est possible, en faisant composer par des gens habiles des Livres élémentaires & classiques.
[ De l’Education du premier âge, jusqu’à environ dix ans. ]
Les enfans n’ont point d’expérience, parce qu’ils n’ont rien vu ; ils n’ont point d’attention, parce que la foiblesse de leurs organes ne résisteroit pas à une tension soutenue sur le même objet ; ils n’ont pas de jugement, parce qu’ils n’ont ni assez de matériaux dans l’esprit pour les comparer, ni assez d’exercice & de force pour saisir les détails sans lesquels toute comparaison manque de justesse. Ils ont des sens qui sont les portes des connoissances ; de la mémoire qui leur rappelle les choses absentes qu’ils ont vues ; ils ont de plus la faculté de réfléchir sur leurs sensations, sur le sentiment intérieur qui ne les abandonne jamais, non plus que les autres hommes, & sur les représentations des uns & des autres, c’est-à-dire, sur leurs idées.
Il ne s’agit que d’employer ces facultés pour fixer leur attention, pour perfectionner leur jugement, & leur procurer l’expérience qui manque à cet âge.
J’avoue qu’après l’effort inconcevable qu’ont fait les enfans pour apprendre à parler, ce qui me paroît le plus difficile dans toute l’éducation, c’est de leur apprendre à lire. J’ai peine à comprendre comment on y parvient, sur-tout par la méthode qu’on emploie pour les instruire. Si l’on fait attention aux différentes combinaisons, à la multiplicité des opérations que cette étude exige, à la quantité de sons inutiles ou impropres qu’on leur fait articuler : on conviendra que ce n’est pas une chose aisée, quoiqu’elle soit commune, & qu’il faut nécessairement ou que ce soit presque l’effet d’une routine méchanique, ou que leur esprit soit déjà capable d’une infinité de combinaisons, lorsqu’il s’applique à des objets sensibles.
Ce qui porteroit à supposer cette capacité dans les enfans, c’est le peu d’effort avec lequel ils apprennent des jeux qui exigent des combinaisons assez fines. Mais d’un autre côté on peut demander si cette facilité ne viendroit pas plutôt de ce qu’ils ont les idées particulieres de la chose qu’ils font, & qu’ils font avec plaisir.
Je remarque que tout ce que fait la nature, quelque compliqué qu’il soit, elle le fait aisément ; dès que l’art survient, la difficulté naît ; l’art est long & pénible. Apprendre à parler, apprendre une langue par l’usage, cela se fait naturellement & facilement : apprendre à lire, apprendre une langue par regles & par art, c’est l’occupation de plusieurs années.