Ainsi ce seroit une matiere digne de la recherche des bons Citoyens & de l’attention des Gouvernemens que de fixer une fois la méthode la plus simple d’enseigner à lire & d’enseigner les langues. Ce seroit épargner beaucoup de peine aux enfans, d’embarras aux peres & aux maîtres ; ce serait ménager bien du temps pour l’acquisition des connoissances réelles. Je crois, d’après plusieurs expériences réitérées, que le Bureau Typographique est sans comparaison ce qu’il y a de mieux pour la lecture.

Mais je suppose qu’un enfant sache déjà lire & écrire ; qu’il sache même dessiner, ce que je regarde comme nécessaire, je dis que les premiers objets dont on doit l’occuper depuis cinq ou six ans jusqu’à dix, sont l’Histoire, la Géographie, l’Histoire naturelle, des Récréations physiques & mathématiques ; connoissances qui sont à sa portée parce qu’elles tombent sous les sens, parce qu’elles sont les plus agréables, & par conséquent les plus propices à occuper l’enfance. S’il est vrai que ces objets soient la base & les matériaux de nos idées, le fondement de la vie civile, de toutes les sciences & de tous les arts sans exception, il est évident que c’est par-là qu’on doit commencer l’instruction.

[ De l’Histoire. ] [ 8 ]

Est-il nécessaire de dire ici que les Histoires sont à la portée des enfans, & de prouver dans le dix-huitième siecle une vérité connue il y a deux mille ans. Mais l’esprit de paradoxe sait tout réduire en problême : sous prétexte de procurer aux enfans une expérience qui leur soit propre, on prétend les priver du secours de l’expérience d’autrui, comme s’il étoit impossible d’allier l’une avec l’autre.

On veut qu’ils n’aient pas d’autre école que le monde ; & on leur défend de voir le monde : on veut qu’ils n’apprennent leur chemin, qu’en s’égarant.

Le mal qu’il y a dans ces instructions, n’est pas qu’elles soient toutes fausses ; c’est au contraire dans le mêlange du vrai, que réside l’inconvénient.

Personne ne peut nier ce principe incontestable, & qui n’est pas nouveau, c’est que la premiere instruction doit commencer par les choses sensibles, par des faits, par ce que l’on voit, ce que l’on touche, ce que l’on pese, ce que l’on mesure, ce que l’on dépeint, ce que l’on décrit.

Ce sont les faits de la nature, ceux de l’art & ceux des hommes : je parlerai dans un moment des premiers ; je n’envisage maintenant que les faits des hommes, ou ceux de l’Histoire. Le spectacle de ce qui s’est passé dans le monde, n’est autre, à la rigueur, que la représentation de ce qui se passe tous les jours dans la place publique ; les enfans peuvent voir l’un aussi bien que l’autre, si l’on sait diriger leur vue ; & il n’est pas besoin d’une plus grande contention d’esprit. On sait qu’ils aiment avec passion les Contes & les Histoires ; pourquoi les sévrer entierement d’un plaisir auquel ils sont si sensibles ?

On ne sait que mettre entre les mains des peres, des meres, des gouvernantes, pour les instruire à un certain âge, ou pour ne les pas gâter : on leur lit des Contes de Fées ; on leur en fait d’effrayans qui ont quelquefois des suites pour toute la vie : pourquoi ne pas chercher à les instruire en les amusant ? Si la plupart des Histoires sont au-dessus de leur capacité, est-ce une raison pour ne les pas mettre à leur portée ? Ce seroit la faute des Ecrivains. L’enfant qui entendra Le Petit Poucet, La Barbe bleue peut entendre l’Histoire de Romulus & de Clovis. Ils savent, aussi bien que les hommes avancés en âge, qu’on ne doit faire de mal à personne ; qu’on n’en doit pas faire au public qui est composé de plusieurs personnes ; que les méchans, c’est-à-dire, ceux qui font du mal, sont dignes de l’exécration publique. Ces maximes toutes simples suffisent pour entendre presque toutes les Histoires & pour en juger.

Une autre raison décisive pour en occuper les enfans, est que si on les laisse jusqu’à un certain âge sans en entendre parler, ils ne pourront plus dans la suite en apprendre, ni en retenir aucune : la chose deviendroit physiquement impossible. Ils se trouveroient à l’égard de toute Histoire, dans le cas où nous sommes par rapport à celles de la Chine & du Japon, qu’on a tant de peine à imprimer dans la mémoire, parce que les noms des hommes, des villes, des fleuves n’ont jamais frappé nos oreilles. Ils se trouveroient dans le cas où sont la plupart des femmes qui se plaignent de leur mémoire, parce qu’ayant peu lu dans l’enfance, les traces que font des objets tous nouveaux, s’effacent presque dans l’instant. Qu’on essaie de faire retenir à un jeune homme de la campagne, la suite des Rois depuis François I, & l’on verra ce que l’on doit penser de la proposition que je combats.