Il faut donc se résoudre à lire de l’Histoire aux enfans, ou à la leur laisser ignorer pendant toute la vie. Il y a même des contes & des récits d’aventures fabuleuses, je ne les exclurois pas, s’ils ne donnoient pas des idées d’êtres ou de vertus imaginaires. Les Romans nuisent en ce qu’ils ne décrivent que les foiblesses de l’humanité, ou en ce qu’ils peignent les hommes tels qu’ils ne sont pas. On verroit mal, si les yeux étoient faits comme des Microscopes. Ces narrations fausses augmentent, diminuent, ou affoiblissent la nature. Presque tous les tableaux de Roman ne sont point de grandeur naturelle.

Mais laissons les paradoxes métaphysiques, & ne craignons point de leur préférer des maximes enseignées par tous les Philosophes de l’univers, adoptées par tous les hommes d’Etat, & consacrées par la pratique de toutes les Nations policées ; tâchons seulement de rendre les Histoires utiles aux enfans, & d’indiquer ce qu’elles doivent contenir.

Je voudrois que l’on composât, pour leur usage, des Histoires de toutes Nations, de tout siecle, & sur-tout des siecles derniers ; que celles-ci fussent plus détaillées ; que même on les leur fît lire avant celles des siecles plus reculés ; qu’on écrivît des vies d’Hommes illustres dans tous les genres, dans toutes les conditions & dans toutes les professions ; de Héros, de Savans, de femmes & d’enfans célebres, &c. qu’on leur fît des peintures vives des grands événemens, des exemples mémorables de vice ou de vertu, de malheur ou de prospérité, &c.

Il faudroit que l’instruction fût toute faite dans ces livres ; qu’on n’y laissât presque rien à ajouter au Maître, & qu’il n’eût, pour ainsi dire, qu’à lire & à interroger. Je desirerois qu’à la suite de chaque Histoire, on plaçât des questions pour voir ce que l’enfant auroit retenu, pour le redresser, s’il avoit mal entendu, ou s’il ne s’était pas attaché au plus essentiel.

C’est la méthode du judicieux Abbé Fleury, dans son Catéchisme historique : il en prouve l’utilité dans une Préface très-philosophique, qu’on lit peu, parce qu’on ne lit gueres les Préfaces, & sur-tout celle d’un Catéchisme.

Ces Livres & ces Histoires serviroient en même-tems à former le cœur & l’esprit des enfans, & on pourroit y faire entrer une morale[9] entiere à leur portée, non en établissant, par des principes abstraits, les regles du juste & de l’injuste ; mais en excitant ce sentiment qui est assez vif chez eux, & qui le seroit également chez tous les hommes, s’il n’étoit pas étouffé par le préjugé & par l’intérêt.

On pourroit ainsi les accoutumer de bonne heure à juger les hommes & les actions : on leur inspireroit l’humanité, la générosité, la bienséance, soit par l’éloge des hommes généreux & bienfaisans, soit par la comparaison des grands exemples, de vertus ou de vices, de Ciceron & de Catilina, de Neron & de Titus, de Sully & du Maréchal d’Ancre. Des questions simples & des réponses courtes indiqueroient le chemin ; leur esprit s’ouvriroit insensiblement, & se formeroit sans effort à goûter ce qui est bien, & à détester ce qui est mal : ils apprendroient par leurs exemples même, & par les jugemens qu’on leur feroit porter sur leurs querelles particulieres, sur leurs actions, qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne voudroit pas qui nous fût fait ; que l’on n’est véritablement grand que pour le bien que l’on fait aux hommes ; & qu’il faut faire à autrui tout le bien que l’on peut faire.

La morale des enfans, & même celle des hommes faits, se réduit presque à ces deux points.[10]

Combien l’émulation des enfans ne seroit-elle pas excitée par la lecture des vies d’enfans célebres ? Il est étonnant que depuis Baillet, qui en a fait un Livre exprès, on n’ait pas suivi cette idée pour leur inspirer l’amour si précieux de la distinction.

On a dit qu’il falloit préférer dans les études celles qui sont plus utiles, celles dont on peut tirer plus de conséquences pour les mœurs, pour la conduite de la vie, pour les affaires publiques & particulieres : or il n’est pas douteux que les Histoires modernes renferment à cet égard plus d’utilités que les Histoires anciennes ; celles de l’Europe, plus que les Histoires de l’Egypte & de la Chine ; les Histoires du pays, plus que les étrangeres : c’est l’avis du savant Grotius qui avoit employé un temps considérable à l’étude de l’antiquité[11][, e], & c’est celui de tous les gens sensés.