On a une très-bonne Grammaire générale de Lancelot, avec les notes d’un Académicien qui a autant de netteté & de justesse que de goût ; il lui seroit plus aisé qu’à personne de la mettre à la portée des enfans.

On doit compter pour un avantage considérable, d’apprendre tout par principes : cette pratique rend l’esprit juste & accoutumeroit les enfans à faire usage de leur raison dans les différentes fonctions de la vie ; ce qui doit être le but de toutes les études.

Après ce premier degré, auquel il ne faut pas s’arrêter trop long-tems, parce que l’usage est le meilleur maître en matiere de Langues, on doit passer à la lecture des Auteurs, & la premiere opération seroit de faire faire aux enfans sur un Livre François qu’ils entendent, la construction des phrases, suivant les notions de la Grammaire générale qu’ils auroient apprise, & de la Grammaire Françoise qu’ils apprendroient en même-temps.

Ce seroit-là leurs premières leçons ; les secondes seroient un abrégé de Grammaire Latine qui en marqueroit les différences avec la Grammaire Françoise ; après quoi on les mettroit dans l’explication du Latin[13] : car je suppose avec les personnes instruites[14], que c’est par l’explication qu’il faut commencer & continuer l’étude des Langues.

Il est naturel de penser que pour apprendre une Langue morte, on doit imiter, autant qu’il est possible, la maniere dont les enfans apprennent leur Langue maternelle, & celle que nous employons pour apprendre les Langues étrangeres ; c’est l’usage, l’exercice & l’habitude ; avec cette différence, qu’en apprenant une Langue vivante, les idées des objets que l’on voit, se lient immédiatement avec les noms qu’on entend prononcer ; au lieu qu’en étudiant une Langue morte, la liaison des mots ne se fait qu’avec ceux de la langue maternelle, & non avec les objets même : dans l’un, c’est le signe de la chose; dans l’autre, c’est le signe du signe, ce qui cause une double contention d’esprit.

Dans la seconde, ou même la troisieme année, il seroit tems, si l’on veut, de joindre à l’explication & à la traduction des Auteurs Latins, la méthode des thêmes. Il faut entendre avant de parler. On choisiroit un Auteur bien traduit en François par un homme habile dans les deux Langues, tels que Phedre, Terence, Saluste, quelques Livres de Ciceron : on feroit traduire quelques morceaux choisis, on compareroit le François avec celui du Traducteur. Quelque temps après l’enfant mettrait la traduction en Latin que l’on corrigeroit sur le texte original. Par-là le Disciple auroit Ciceron pour Maître de Latin, & l’Abbé Mougaut, par exemple, pour Maître de François : ce serait le moyen d’apprendre parfaitement les deux Langues.

Un Livre classique nécessaire seroit un recueil relatif à l’état actuel de notre Langue, extrait des Remarques de Vaugelas, de Bouhours, de Corneille, de Patru, Saint-Evremond, & tous ceux qui ont écrit sur la Langue, avec les raisons de leurs décisions. Ce Recueil seroit au moins aussi utile que les Particules de Turcelin, & seroit d’un plus grand usage.

On commencerait par des Fables, par des Lettres, dont le discours est moins figuré ; on auroit soin de parcourir tous les genres de Littérature en vers et en prose, depuis l’Epigramme jusqu’à l’Epopée, depuis les Lettres jusqu’au Discours public ; observant, autant qu’il seroit possible, de joindre les Auteurs François & Latins, comme Phedre & la Fontaine, Horace & Boileau, Homere & Virgile, avec le Tasse & la Henriade, &c.

L’objet de cette étude, seroit d’inspirer aux jeunes gens le goût du beau & du bon en chaque genre de Littérature, & celui des beautés particulieres des Langues, sur-tout de la Langue Françoise.

Des Gens de Lettres ont prouvé qu’il est impossible de connoître parfaitement les beautés d’une Langue morte ; mais s’il est difficile d’appercevoir toutes les finesses de l’élocution de Demosthene, de Ciceron, de Virgile, il est aisé de sentir les charmes de leur éloquence, de reconnoître la maniere noble & grande dont ils s’expliquent. On peut imiter les Auteurs sans parler leur Langue, & on doit tâcher de traiter les matieres dans la sienne, de la même façon qu’ils les traitoient dans la leur.