Je joins ensemble l’étude des Langues Françoise & Latine : Ciceron[12][, h] conseilloit à son fils de réunir l’étude du Grec & du Latin.
J’ajouterois pour ceux qui en auront le goût, l’étude du Grec qu’il seroit très-utile de ne pas abandonner comme on a fait. Sans ces deux Langues, il n’y a point de vraie ni de solide érudition. Je conseillerois aussi l’Anglois devenu nécessaire pour les sciences, & l’Allemand pour la guerre ; mais je ne parlerai point ici de ces deux Langues.
On traite les Langues vivantes à peu près comme ses contemporains, avec une forme d’indifférence & presque toujours désavantageusement : ce sont les circonstances & le goût qui doivent décider du tems ; on renvoye ordinairement cette étude aux années qui suivent l’éducation.
Dans toute institution il faut donner le pas à la Langue maternelle : elle est la plus nécessaire dans tout le cours de la vie. Il est donc déraisonnable de la négliger, sous prétexte qu’on l’apprendra toujours assez bien par l’usage.
L’expérience apprend qu’on ne la sait jamais parfaitement si on ne l’a pas étudiée ; & il est honteux que dans une éducation de France on néglige la Littérature Françoise, comme si nous n’avions pas des modeles dans notre Langue. Les Grecs & les Romains cultivoient la leur préférablement aux Langues étrangeres. De cent étudians il n’y en a pas cinquante à qui le Latin soit nécessaire, & à peine en compteroit-on quatre ou cinq, à qui il puisse être utile, dans la suite, de le parler & de l’écrire. Il n’y en a aucun qui puisse avoir besoin de parler ou d’écrire en Grec, de faire des Vers Latins ou des Vers Grecs : il est donc contre la raison de dresser un Plan d’éducation générale pour ce petit nombre de personnes.
Les Langues demandent de l’application & du travail ; & quoiqu’elles ne soient qu’une disposition à une étude plus solide, il faut s’y attacher avec ardeur pendant les premieres années, & éviter le peu de conduite de la plupart de ceux qui s’appliquent aux Belles-Lettres, & qui sont contraints d’apprendre toute leur vie à parler & à écrire purement, parce qu’il n’y ont pas donné le tems nécessaire dans les commencemens, ou qu’ils l’ont fait sans ordre & sans principe. Mais il n’est pas inutile de fixer ce que j’entends par Littérature : c’est ce que les Romains appelloient la Grammaire, Grammatica. L’Abbé Gédouin dit que « l’on comprenoit à Rome sous ce terme généralement tout ce qui concerne la Langue, c’est-à-dire, non-seulement l’habitude de bien lire, une prononciation correcte, une ortographe exacte, une diction pure & régulière, l’étymologie des mots, les divers changemens arrivés à la Langue, l’usage ancien & l’usage moderne, le bon & le mauvais usage, les différentes acceptions des termes, mais encore la lecture & l’intelligence de tout ce qu’il y avoit de bons écrits dans la Langue maternelle, soit en prose, soit en vers. »
Telle étoit l’idée qu’on avoit à Rome & à Athenes des Maîtres de Grammaire ou des Grammairiens, terme presque ignoble anjourd’hui, mais qui étoit alors en honneur autant que la chose qu’il signifioit. Voilà ce que les enfans venoient apprendre à leurs Ecoles, & ce qu’ils y apprenoient en effet.
La Littérature Françoise & la Littérature Latine doivent marcher d’un pas égal ; ainsi il seroit bon que les écoles du matin, par exemple, fussent pour le François, & celles du soir pour le Latin, jusqu’à la Philosophie qui doit, malgré le mauvais usage, être traitée en François. Il se trouverait des enfans qui n’ayant besoin ni de Latin ni de Grec, suivroient seulement celles de François : & je ne regarderois pas comme un mal, que cet usage pût s’introduire.
Faut-il six ans pour apprendre deux Langues ? Deux ou trois années d’Humanités suffisent ; une année de Rhétorique & deux de Philosophie. On pourrait ajouter une Chaire de Physique expérimentale & de Mathématiques. Peut-être seroit-il mieux de finir par la Rhétorique, ou du moins de ne pas abandonner les Belles-Lettres pendant la Philosophie.
Pour remplir les objets de la Littérature, il faut commencer par une Grammaire générale & raisonnée, qui contienne les fondemens de l’art de parler, qui donne une idée nette de toutes les parties du discours, où l’on voie ce qui est commun à toutes les Langues, & les principales différences qui s’y rencontrent.