On demande si c’est par le sentiment, ou par la discussion, qu’on doit juger des ouvrages d’esprit ; question qui a causé de grandes disputes, & qui pourroit bien n’être qu’une dispute de mots. Le sentiment est nécessaire ; sans lui, on se fait des regles fausses. La discussion est nécessaire aussi, & il faut du sentiment pour la bien faire ; ainsi il paroît qu’une de ces voies rentre dans l’autre. Tout ce que peut faire le raisonnement, c’est de justifier le sentiment du goût, comme la Méchanique démontre les mouvemens d’un Danseur de corde : mais la Méchanique n’apprend point à danser ; il faut de l’usage, de l’exercice & de l’habitude.
Le moyen de former le goût, est donc d’examiner les principes & les regles, de s’exercer à juger, à comparer ; de lire les bons Critiques, & sur-tout d’étudier les grands Maîtres.
Veut-on donner à un jeune homme le goût de l’Epopée, qu’il lise Homere, Virgile, le Tasse, la Henriade ; qu’il fasse d’abord l’analyse de chaque chant, & ensuite l’analyse du tout ensemble ; il examinera le sujet du Poëme, l’invention, la distribution ; il verra comment chaque partie est traitée ; il fera une attention particuliere à la Poésie de style ; il se rendra le sujet, le plan, l’ordre & les détails familiers ; qu’il lise ensuite quelques réflexions sur le Poëme épique. Qu’il s’exerce de la même maniere dans tous les genres, & il acquerra infailliblement du goût, ou il doit être déclaré incapable d’en avoir.
L’Auteur de la Henriade dit que l’on reconnoît l’esprit des jeunes gens au détail qu’ils font d’une Piece nouvelle qu’ils viennent d’entendre ; & il ajoute avoir remarqué que ceux qui s’en acquittoient le mieux, ont été ceux qui depuis ont acquis le plus de réputation dans leurs emplois ; tant il est vrai, dit-il, qu’au fond l’esprit d’affaires & le véritable esprit des lettres, est le même.
On doit appliquer cette pratique utile, à tous les ouvrages d’esprit ; après un Sermon, un Plaidoyer, une Tragédie, une Comédie, faire exposer en termes clairs le sujet, le plan, l’ordre, les preuves du Discours, l’intrigue de la Piece ; remarquer ce qui a paru le mieux ou le moins bien prouvé ; saisir le mérite ou le vice général du style : c’est, ajoute le même Auteur, ce qui est fort rare chez les gens de lettres même.
Un moyen pour connoître les beautés & les défauts des Auteurs, est de les comparer ensemble ; on a imprimé Despreaux avec les passages qu’il avoit imités des anciens. Dans le Théatre des Grecs, un du petit nombre des ouvrages de goût qui soient sortis des Colleges, on a rapproché quelques Tragédies modernes, des anciennes. On devroit imprimer les Auteurs avec ces sortes d’imitations ; ce seroient les meilleurs commentaires ; les autres ne sont souvent que des scholies de Grammairiens ou de Savans sans goût.
Quand les bons Auteurs modernes ont traité les mêmes sujets en prose ou en vers, il seroit très-utile d’en faire la comparaison ; ces parallèles formeroient le goût des jeunes-gens ; sur-tout si on les accompagnoit de réflexions sur chaque genre de littérature.
On leur feroit lire avec attention toutes les bonnes critiques qui ont été faites des bons ouvrages ; celle du Cid, par l’Académie ; celle du Livre de Bouhours, par Barbier Daucour ; l’Examen de l’Epître dédicatoire du premier Dictionnaire de l’Académie, qui est à la page 122 des Remarques de l’Abbé Dolivet sur Racine ; ces Remarques & les Réponses qui y ont été faites ; celle du fils de Racine sur les Tragédies de son illustre pere ; de pareilles Remarques sur Corneille ; les Examens que le grand Corneille a faits de ses Pièces même ; celui que promet M. de Voltaire ; le Livre imprimé en 1750, intitulé, Connoissances des beautés & des défauts de la Poésie & de l’éloquence dans la Langue Françoise ; l’Examen des trois Epîtres de Rousseau ; quelques Observations de l’Abbé Desfontaines ; toutes les Préfaces & les Dissertations de M. de Voltaire ; les Conseils à un Journaliste, qui valent seuls un Traité complet.
De jeunes-gens qui auroient lu ces ouvrages avec réflexion, remarqueroient d’un coup d’œil toutes les fautes de langage dans les Auteurs qu’ils liroient, & ils n’en feroient pas. Savoir sa Langue, ce n’est pas un petit mérite; & on ne peut négliger la diction, sans avoir en même tems de l’indifférence pour les pensées même.
On les sera ressouvenir que pour apprendre la Langue, trois choses sont nécessaires ; le commerce des gens instruits, la lecture des bons Auteurs, & celle des Livres qui ont traité de la Grammaire.