Il est important que les jeunes-gens soient pleinement convaincus qu’avant d’écrire on doit apprendre à penser ; qu’on peche plus souvent en disant trop, que trop peu ; que le seul moyen de bien parler d’un sujet, c’est de le bien concevoir, que quand on a dit ce qu’on doit dire sur une matiere, tout ce qu’on ajoute est ennuyeux, rebutant & nuisible. Il est bon qu’ils sachent par expérience, que les phrases & les lieux communs sont insupportables à lire & à entendre ; scribendi recte sapere est principium & fons[j].

Ils feront des extraits, des analyses ; ils écriront l’éloge d’un grand homme, des lettres, non des épîtres en l’air sur des faits soit sur des matieres qu’ils ignorent, mais sur ce qui leur est arrivé effectivement, sur leurs occupations, leurs divertissemens, leurs peines ; ils feront le récit d’une cérémonie, d’une fête à laquelle ils auront assisté ; ouvrage plus difficile peut être qu’on ne pense : pour en sentir la difficulté, il suffit de l’avoir tenté.

On les exerceroit à faire des définitions ; exercice infiniment utile, & capable seul de former l’esprit, d’apprendre à parler & à écrire avec exactitude & avec précision.

Demandez à la plupart des hommes ce qu’ils entendent par un mot, ils vous répondront difficilement, ou ils le feront d’une maniere si vague, que vous appercevrez qu’ils n’en ont point de notion déterminée : leur langage est comme leurs idées ; ils n’emploient des termes vuides de sens, des lieux communs, des circonlocutions, que parce qu’ils ne connoissent pas la propriété des termes.

Des Philosophes (l’Abbé de Condillac) ont approfondi l’analogie qui se trouve entre l’esprit des hommes & leur langage, & par des discussions très-fines, ils ont prétendus prouver que les progrès des talens suivoient les progrès du langage.

Les définitions du Dictionnaire de l’Académie sont exactes, & c’est un des principaux mérites de cet Ouvrage, si estimable d’ailleurs.

Sous le nom de définition je comprends la description des choses ; on ne peut les définir qu’en les décrivant ; & dans les commencemens il suffit de décrire de façon à distinguer l’objet dont il est question, de tout autre objet.

J’aimerois mieux qu’un jeune homme sût faire une description nette d’une fleur, d’une plante, de la façon d’un vase de terre qu’il auroit vu tourner ; qu’il sût décrire une machine, une charrue, un moulin, une horloge, &c. que de savoir faire toutes les amplifications de college & autres pareilles inepties ; cela seroit plus utile dans tout le reste de la vie.

Un autre exercice à joindre à celui des définitions, ce seroit de comparer les mots qui paroissent synonymes, de marquer leurs différences, comme a fait l’Abbé Girard dans son Livre des Synonymes François, & comme Laurent Valla avoit fait avant lui sur les Synonymes latins dans son Livre intitulé Elegantium latini sermonis. Il seroit bon aussi de marquer les véritables opposés, quand cela se peut. Toutes ces opérations faites avec soin seroient d’une utilité inexprimable pour rendre l’esprit juste.

La justesse est préférable à tout, mais il s’agit quelquefois d’échauffer des imaginations froides, & de faire enfanter des esprits stériles. Un moyen presque infaillible seroit, par exemple, de décomposer un acte de Racine, & de le réduire, pour ainsi dire, en thême, comme l’Auteur l’avoit pu concevoir avant de se livrer à sa verve ; d’en tracer une esquisse, comme celle que l’on a conservée d’après Racine même, d’une tragédie d’Iphigénie en Tauride qu’il n’a jamais achevée ; faire remarquer comment ce beau génie a su animer ce squelette décharné, lui donner des chairs vives & des couleurs naturelles.