A l’égard de l’Histoire, la matiere ayant été préparée dès le premier âge par le récit de la vie des grands Hommes qui ont fait quelque figure dans le monde, des Savans illustres, & des Artistes célebres ; par les tableaux des grands événemens & des grandes révolutions, on donneroit aux jeunes gens des histoires où la morale fût plus éclaircie, les réflexions plus approfondies, les maximes du droit des gens, les principes du juste & de l’injuste, ceux d’une bonne administration, plus fortement établis ; en s’arrêtant davantage, comme on l’a dit, sur l’Histoire moderne. Croiroit-on qu’un recueil des vies des Hommes illustres de France, ne fût pas un monument très-cher à la Nation, & très-utile pour y conserver l’honneur & les sentimens, ou pour les y faire croître. Qu’il naisse un Plutarque François, & des cendres des Héros donc il célébrera la gloire, il naîtra des hommes qui feront honneur à leur maison, à leur siecle, à l’humanité.
Vers dix ou douze ans, dit l’Abbé Fleury, il seroit tems d’arranger ces Histoires, sans embarrasser les enfans d’une chronologie exacte qu’il est impossible de fixer, ni les forcer & retenir des dates qui fatiguent trop la mémoire : je me contenterois de leur expliquer la belle Mappe-monde historique[15], qui divise les temps avant & après Jesus-Christ, en remontant & en descendant, sans entrer dans de plus grands détails de chronologie, qui sont inutiles.
Je leur répéterois quelques observations générales qui rendent l’étude de l’Histoire plus courte & plus utile. Je leur dirais, comme l’Abbé Fleury, que « nous n’avons pas les Histoires de tous les temps, non plus que de tous les pays. Il y a toujours eu une infinité de Nations ignorantes ; & de celles qui ont écrit, il y en a peu dont nous connoissions les Livres.
Toutes les Histoires des anciens Orientaux, des Egyptiens, des Syriens, des Chaldéens & des Perses ont péri, & la plus ancienne qui nous reste, hors celle du Peuple de Dieu, est l’Histoire d’Hérodote, qui a écrit environ 400 ans avant Jesus-Christ. Nous n’avons jusqu’à ce temps que les Livres des Grecs & des Romains, qui ne contiennent guere d’Histoires dignes de foi, plus anciennes que la fondation de Rome. Après Jesus-Christ, pendant près de 500 ans, on n’a qu’une seule Histoire à suivre, qui est la Romaine ; mais depuis la ruine de l’Empire d’Occident, l’Espagne, la France, l’Italie, l’Angleterre font chacune leur Histoire particuliere, à quoi il faut ajouter celle d’Allemagne, de Hongrie, de Suede, de Dannemarck, à mesure qu’elles commencent.
Voilà toute la suite de l’Histoire qui nous soit connue, si ce n’est qu’on y veuille ajouter l’Histoire Bizantine, que nous connoissons depuis deux siecles. Pour celle des Musulmans, qui comprend tout ce qui s’est passé depuis mille ans dans l’Egypte, dans la Syrie, la Perse, l’Afrique & les autres Pays où la Religion de Mahomet s’est étendue, nous l’avons ignorée jusqu’à présent. Nous savons encore que les Chinois ont une très-longue suite d’Histoires, dont on a donné un échantillon en Latin. Les Indiens ont une tradition très-ancienne, écrite en une Langue particuliere. On sait quelque chose du Mexique & des Incas, mais qui ne remonte pas loin, & on a depuis deux cens ans une infinité de relations & de voyages.
C’est tout ce qu’on connoît d’Histoires. On voit combien c’est peu en comparaison de toute l’étendue de la terre & de toute la suite des siecles ; & c’est particuliérement en cette étude qu’on doit choisir & se borner. »
L’étude de l’Histoire est celle qui a le plus besoin de guide. Ce qui manque d’ordinaire à ceux qui l’écrivent & à ceux qui la lisent, c’est l’esprit philosophique.
On lit pour se désennuyer, sans but & sans principes ; on entasse dans sa mémoire des faits sans discernement & sans examen ; & après avoir lu beaucoup d’Histoires, on ne connoît ni les hommes, ni les mœurs, ni les loix, ni les Arts & les Sciences, ni le monde présent, ni le monde passé, ni les rapports de l’un avec l’autre.
L’important seroit de donner aux jeunes gens des principes & des regles pour lire l’Histoire avec fruit, premiérement pour savoir l’usage qu’ils en doivent faire, le but qu’ils doivent se proposer. Secondement, pour distinguer les faits prouvés de ceux qui ne le sont pas, & afin qu’ils ne deviennent pas les dupes de l’ignorance, de la prévention & de la superstition. Troisiémement, pour qu’ils pussent discerner les Historiens auxquels ils doivent donner quelque confiance, & les temps qu’il est possible d’éclaircir.