1°. A l’égard de l’usage de l’Histoire, on a un petit Livre de l’Abbé de S. Réal qui est bon ; mais ce qui vaut mieux, sans comparaison, c’est ce qu’a dit M. de Voltaire dans son septieme tome, édition de 1757, des mélanges de Philosophie, de Littérature & d’Histoire, chapitre 60 61, ce qu’il a inséré dans quelques Préfaces. Quand il établit des vérités, personne ne les établit mieux & ne les présente si bien ; il n’est pas possible de redire ce qu’il a dit, sans l’affoiblir. Ainsi je me contente, sur cette partie, d’y renvoyer les Maîtres. Qu’ils lisent aussi la judicieuse Préface de Polybe dans son Histoire, le commencement des Réflexions & Anecdotes de la Reine Christine, de l’Eloge historique de l’Abbé Terrasson, par M. d’Alembert, ils seront plus instruits que par des volumes de Méthodes de Thomassin, de Possevin, de Rapin, de Menestrier, qui tous ensemble, ne valent pas un livre d’Histoire bien fait, celle de l’Empereur Julien, par exemple.
[ Des principes sur la certitude historique, ou de la critique. ]
2°. Il est nécessaire d’avoir des principes sur la certitude historique, & de savoir sur quoi elle est fondée.
On est certain des faits que l’on voit & que l’on entend. On sait par relation ceux que les autres voient & qu’ils entendent. Le témoignage est une des voies les plus étendues de la connoissance humaine, mais pour produire la conviction, il doit nous mettre à la place de ceux qui ont vu & qui ont entendu eux-mêmes.
C’est le point de vue où les Historiens doivent se placer pour y placer leurs lecteurs ; & les faits qui sont appuyés sur ce fondement, sont d’une certitude à exclure le plus léger doute.
C’est-là le principe le plus général de la certitude historique, & d’où dérivent tous les autres principes.
Ainsi quand on veut examiner un fait, il faut savoir d’abord de quelle nature il est : est-il conforme à la commune expérience & au cours ordinaire des choses, ou y est-il contraire ? Cet examen demande des réflexions particulieres : par qui est-il attesté ? par un ou par plusieurs Historiens ? Ces Historiens sont-ils témoins, sont-ils contemporains ou voisins du temps où le fait s’est passé ? Peut-on dire qu’ils le tiennent immédiatement de la premiere main ? Citent-ils leurs garants ? Ont-ils les uns & les autres les qualités nécessaires pour témoigner ? On doit discuter leur témoignage & leurs rapports, comme on discute les témoins en Justice ; s’il y a d’autres Historiens, voir s’ils sont contraires, lire à charge & à décharge, examiner le but des Ecrivains, pourquoi, à quelle occasion ils ont écrit, mettre leur témoignage à la balance, savoir s’il a passé jusqu’à nous dans son intégrité, ou s’il n’a point été corrompu ; on peut prononcer ensuite, soit en affirmant, s’il y a des preuves, soit en niant ou en doutant, si les preuves ne sont pas suffisantes ; car entre douter & croire, il y a des nuances différentes qui n’ont pas même de nom particulier.
[ Des temps où l’on peut remonter dans l’Histoire. ]
3°. Quant aux temps auxquels on peut remonter, & aux Histoires auxquelles on doit ajouter foi, la regle la plus sûre est de tenir pour suspect tout ce qui précede les tems où chaque Nation a reçu l’usage des Lettres. Un autre principe également certain, est que quand il y a des interruptions & de grands vuides dans une Histoire, tout ce qui les précede est faux ou suspect.
Aussi rien n’est-il plus incertain que toute l’Histoire ancienne, dont les Auteurs rapportent les faits arrivés long-tems avant eux. Dans les siecles postérieurs, & même dans ceux qui sont les plus proches du nôtre, on trouve la même incertitude, lorsque les Mémoires des contemporains manquent, ou qu’ils sont défectueux ; ce qui exclut de la certitude presque toute l’Histoire ancienne d’Egypte ou d’Orient, dont à peine il s’est conservé quelques vestiges ; tout ce qui précede les Olympiades chez les Grecs, & à peu près la seconde guerre Punique chez les Romains ; en un mot, les origines de toutes les Nations, excepté celle du Peuple Juif dont on ne perd point la trace.