On peut mettre dans le même rang la plus grande partie de l’Histoire du moyen âge, non qu’elle soit dépourvue d’Auteurs contemporains, mais leurs Mémoires sont si défectueux, & les lacunes si grandes, qu’il n’est pas possible de les remplir. Rien n’est plus juste ni plus ingénieux que ce que dit sur l’Histoire ancienne M. de Fontenelle, dans l’éloge de M. Bianchini.
« Si d’un grand Palais ruiné on trouvoit les débris confusément dispersés dans l’étendue d’un vaste terrein, & qu’on fût sûr qu’il n’en manquât aucun, ce seroit un prodigieux travail de les rassembler tous, ou du moins sans les rassembler, de se faire, en les considérant, une idée juste de toute la structure de ce Palais ; mais s’il manquoit des débris, le travail d’imaginer cette structure, seroit plus grand & d’autant plus grand, qu’il manqueroit plus de débris & il seroit fort possible que l’on fît de cet édifice différens plans qui n’auroient presque rien de commun entr’eux. Tel est l’état où se trouve parmi nous l’Histoire des tems les plus anciens. Une infinité d’Auteurs ont péri ; ceux qui nous restent ne sont que rarement entiers. De petits fragmens & en grand nombre, qui peuvent être utiles, sont épars çà & là dans des lieux fort écartés de routes ordinaires, où l’on ne s’avise pas de les aller déterrer ; mais ce qu’il y a de pis, & ce qui n’arriveroit pas à des débris matériels, ceux de l’Histoire ancienne se contredisent souvent, & il faut ou trouver le secret de les concilier, ou se résoudre à faire un choix qu’on peut toujours soupçonner d’être un peu arbitraire. Tout ce que des Savants du premier ordre & les plus originaux ont donné sur cette matiere, ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d’antiquité ; & il y a encore lieu à des combinaisons nouvelles, soit que tous les matériaux n’aient pas été employés, soit qu’on en puisse faire un assemblage plus heureux, ou seulement un autre assemblage. »
[ De la Critique. ]
Les principes & les regles qui doivent servir de guides dans la lecture de l’Histoire, forment ce qu’on appelle la Critique, & j’entends par-là, non cet art qui s’arrête à restituer des passages, à vérifier les variantes d’un texte ; mais celui qui apprend à juger des faits, à en examiner les preuves, à distinguer les faits véritables de ceux qui sont supposés ou incertains, les faits certains de ceux qui ne sont que probables ; enfin, cet art qui sait peser les différens degrés de certitude, & fixer, s’il est permis de parler ainsi, les différentes nuances du vrai & du vraisemblable ; art de la plus grande utilité & d’une vaste étendue ; c’est proprement une Logique de faits aussi nécessaire pour diriger le jugement dans la croyance des événemens, que la Logique pour conduire la raison dans la découverte de la vérité. Leur réunion forme l’homme judicieux & raisonnable. Toutes deux sont le fondement des connoissances en tout genre, & l’instrument des autres études.
[ De la Critique & de la Logique. ]
L’esprit juste, cet esprit qui sert à gouverner les Etats, comme à conduire les affaires des Particuliers ; qui guida Sully, Turenne & Catinat ; qui dicta les Consultations de Charles Dumoulin, les Pareres de Savary, les Essais de Locke, de Nicole, & les Discours de Fleury ; qui inspira dans leurs conjectures sur les événements futurs, Thémistocle, Polybe, Dossat, Richelieu & Charles de Lorraine ; cet esprit, dis-je, n’est qu’un jugement solide qui saisit l’état des questions, le véritable point de vue des affaires, & fait choisir en tout les raisons décisives : c’est ce bon sens si utile dans le monde ; tandis que ce qu’on appelle esprit ne sert souvent qu’à le ravager ; aussi estimable quand il enseigne une bonne administration de Justice & de Finance, que quand il trace les plans d’une campagne.
Les hommes sensés dans tous les temps ont connu les principes et les regles. Quand Scipion conversoit avec Polybe, & qu’en épuisant la science de gouverner, ils prophétisoient le changement de la République Romaine ; quand du fond de la Macédoine, Philippe remuoit toute le Grece ; quand César prenoit de si justes mesures pour subjuguer les Gaulois ou pour détruire le parti de Pompée ; quand Richelieu s’occupoit des moyens d’abaisser le Maison d’Autriche ; tous ces grands Hommes s’appuyoient-ils sur d’autres fondements que sur une connoissance exacte des personnes, sur des notions justes des choses, sur des faits circonstanciés, ou sur de fideles rapports ; croyoient-ils légérement tous les discours, tous les bruits populaires ?
Le bon sens est la regle de toutes les vertus & de toutes les bonnes qualités : il distingue l’homme raisonnable de celui qui ne l’est pas ; le vrai savant de celui qui n’a qu’un savoir confus, la vertu de la superstition, le grand homme de celui qui n’est que héros. Avec cette faculté de plus, l’Empereur Julien & Charles XII, eussent été peut-être les plus grands hommes de l’univers.
Le bon sens est toujours utile sans la science, parce qu’il sait s’arrêter aux choses qui sont à sa portée. La science sans le bon sens, est souvent pernicieuse & toujours ridicule.
II y a des notions primitives qui servent de base à toute certitude, auxquelles il est impossible de se refuser sans renoncer au sens commun. Telle est en fait de témoignage, la notoriété ou l’évidence d’une chose de fait généralement reconnue, qui est le résultat d’une multitude de perceptions sensibles ; telle est en fait de raisonnements, la perception immédiate résultant de la simple vue de l’esprit ou du sentiment intérieur.