Mais les bornes de la raison ne sont pas fixées, & personne n’a droit de proposer la sienne pour regle de celle des autres. La raison n’ayant donc point de mesure commune bien déterminée, il faut des principes & des regles pour la guider, pour l’aider à discerner le vrai du faux, en matiere de raisonnements comme en matiere de faits ; c’est ce qu’on appelle la Logique & la Critique.
Est-il vrai qu’il y a un art de penser & de raisonner, qu’on enseigne en cinq ou six mois à de jeunes gens dans les Ecoles de l’Europe ? on ne l’apprend point aux femmes ni aux enfants qu’on ne fait pas étudier ; cependant il se trouve à la longue que les uns raisonnent à peu près aussi-bien que les autres, & souvent ceux qui ont enseigné cet art, raisonnent le plus mal. Il n’est pas étonnant que cela répande des doutes sur l’utilité des regles, ou du moins sur celle de la méthode qu’on emploie pour les enseigner.
On ne commence à apprendre la Logique aux enfants qu’à la fin des études ; on ne leur apprend rien sur la Critique ; on attend presque qu’ils aient l’esprit faux pour le redresser. On regarde les sciences comme des pays différents, où l’on fait successivement voyager les jeunes gens.
Toutes les regles générales, tous les préceptes de quelque art que ce soit, ne servent à rien, si on n’en fait pas l’application : on ne retient, à proprement parler, que les choses dont on a fait usage, & dont on a l’expérience. Les regles de la Poésie & de la Peinture, sont plus connues & plus parfaites que du temps d’Homere & de Virgile, de Raphaël & du Titien. Avons-nous de meilleurs Poëtes & de meilleurs Peintres ? Avons-nous des meilleures têtes qu’Hypocrate, Aristote & Platon ?
Je connois toute l’utilité des regles & même leur nécessité ; elles servent à écarter les causes des mauvais raisonnements, & à dévoiler les sophismes, mais seules, elles n’ont jamais poussé loin les connoissances des hommes. Après le caractere naturel de l’esprit, c’est l’application, c’est l’expérience, c’est la connoissance des faits, qui font qu’un homme raisonne mieux qu’un autre homme.
Voilà l’avantage que nous avons sur les Anciens ; nos connoissances sont plus exactes & plus étendues, nous avons une plus grande expérience des faits & des choses ; nous sommes détrompés de quelques préjugés & de quelques erreurs qu’ils avoient adoptés.
Quand ils n’ont raisonné que de ce qui étoit à leur portée, ils ont jugé aussi bien que nous. En fait de Politique, de Morale civile, de Loix, je ne crois pas qu’on puisse le leur contester.
Pourquoi & par où notre siecle surpasserait-il les précédens ? C’est que depuis environ 250 ans on a fait une infinité de découvertes dans tous les genres ; on a étudié toutes les Langues ; on a vérifié les textes des Auteurs anciens ; les Livres véritables ont été distingués des Livres supposés ; l’Histoire sacrée & profane, la Géographie, la Chronologie, la Critique, la Fable, le Droit, les Médailles, les Inscriptions, &c. tout a été débrouillé & éclairci : on a presque trouvé les bornes des Mathématiques.
Depuis les temps de Galilée & de Bacon, on a observé avec soin tous les corps, on les a examinés dans toutes les circonstances, on leur a fait subir tous les changemens imaginables, par les grands agens naturels, l’air, l’eau & le feu ; ceux qu’on n’appercevoit pas, sont devenus sensibles : avec le secours du télescope & du microscope, les extrêmes se sont rapprochés, les corps situés à une distance immense, & ceux qui sont près de nous sont devenus des objets de curiosité, de recherches & de connoissances.
Des voyages entrepris dans toutes les parties du monde, ont grossi le nombre des Observateurs, & multiplié les observations. L’invention de l’Imprimerie, l’établissement des Académies, ont servi à publier, à conserver les découvertes, & à garantir leur certitude. Malgré les traverses & les embarras de toute espece, l’industrie & le travail opiniâtre ont franchi les plus grands obstacles. Voilà ce qui a perfectionné notre art de penser ; & si l’ouvrage n’est pas aussi parfait qu’il devroit être, c’est aux systêmes de Philosophie, à l’abus des idées arbitraires, & aux querelles Théologiques, qu’on doit l’imputer.