Je ne parle point des querelles théologiques ; elles sont l’opprobre de la Religion & de la raison, le fléau des Etats, des lettres & des bonnes études. Que n’eussent point fait pour les sciences & pour les arts les Arnauds, les Nicoles & les Lancelots, si des brouillons malheureusement trop puissans, un Annat, un Ferrier, un la Chaise, ne les eussent persécutés cruellement & forcés à s’occuper de ces disputes & de ces bagatelles sacrées !
Les principes & les regles qu’on vient d’établir, outre leur importance dans ce qu’on appelle Logique & Critique, servent à prouver la maxime qu’on a suivie dans ce Plan d’Education, que la base de toute méthode d’enseigner & d’apprendre, est de lier les connoissances à des notions sensibles, à des perceptions immédiates, à des idées simples ; c’est la preuve d’une regle d’arithmétique par une autre. Quand on est parvenu jusques-là, on ne peut remonter plus haut, & l’examen est fini.
On doit en conclure que c’est à acquérir ces notions, qu’il faut appliquer les enfans, à meubler leur tête de faits utiles ; à leur procurer par l’usage l’expérience qui leur manque ; à former le caractere de leur esprit ; à appliquer les regles simples & sûres de la Logique & de la Critique, non à les discuter minutieusement.
Une bonne méthode est une application continuelle des regles d’une saine dialectique sur toutes sortes de sujets.
Tout livre bien fait est une bonne Logique, tout exercice qui accoutume les jeunes-gens à mettre de l’ordre & de la netteté dans leurs pensées : une bonne Grammaire, par exemple, qui leur apprendroit à arranger de suite les objets du discours, à concevoir nettement les raisons simples & naturelles des regles, seroit une dialectique plus utile que tout l’artifice du syllogisme.
Voilà pourquoi les Elémens de Géométrie, lus avec attention, sont la meilleure des Logiques.
C’est en lisant les bons Critiques, les Grotius, les Petaus, les Sirmonds, les Valois, les Saumaises, qu’on peut apprendre l’art critique.
L’art physique le plus parfait, ou l’art de faire des expériences, se trouve dans les Mémoires des Académies.
Jusqu’ici on a fait des Logiques pour des Philosophes ou pour des Théologiens ; on a fait des Critiques pour les Sçavans ; on a fait des systêmes métaphysiques. Il a été utile que des gens habiles aient éclairci ces sciences ; mais à présent qu’on a tant écrit sur toutes sortes de matieres, il faut des méthodes qu’on puisse appliquer à l’usage de la vie ; car tout le monde est obligé de raisonner juste, non seulement dans les sciences, mais dans la vie civile, dans tous les âges, dans toutes les professions.
C’est là le fondement de ce qu’on appelle sçavoir, connoissance, érudition, raisonnement : posséder de pareilles méthodes, être accoutumé à les bien appliquer, c’est être Philosophe & Sçavant.