[ De la Métaphysique. ]

La Logique & la Critique sont des instrumens qui apprennent à penser ; la Métaphysique est la science des principes ; c’est elle qui instruit du but où tendent les facultés de l’homme, de leur étendue, de leurs bornes & de leur usage. Il n’appartient qu’à cette science, de fixer ce que c’est que la vérité, en quoi consiste l’erreur, & quels sont les moyens de l’éviter : elle démontre par l’expérience, que tout aboutit aux connoissances sensibles & à la perception immédiate ; avec la Logique, elle apprend à découvrir les vérités, à les déduire de leurs véritables principes, à les ranger par ordre ; enfin elle est la base des autres sciences, dont elle contient le germe & l’ébauche.

Elle démontre l’existence de Dieu, ses attributs ; elle justifie sa providence ; elle établit la liberté humaine, les loix naturelles, l’immortalité de l’ame.

Elle découvre la foiblesse de l’esprit humain, mais elle en apprécie les forces : elle prouve que la raison est l’unique moyen naturel qu’ait donné aux hommes l’Auteur de leur être, pour les conduire ; que tout ce qui est intelligible, est de son ressort ; que rien ne lui est étranger que ce qui est incompréhensible : que c’est à elle à marquer les caracteres & les bornes de l’autorité, & par conséquent à distinguer les cas & les objets de soumission, à peser les motifs de crédibilité ; que croire, c’est juger que la raison oblige de reconnoître sur la force des preuves externes, l’existence, ou la propriété d’un être ou d’un objet ; qu’ainsi il lui appartient de régler les limites qui sont entre elle & la Foi, parce qu’elle précede, accompagne & suit toujours une soumission raisonnable.

Une partie de cette science, qui n’est pas la moins utile, est celle qui apprend jusqu’où l’on peut parvenir en fait de raisonnement, & où l’on doit arrêter ses recherches. Cette science négative, s’il est permis de parler ainsi, seroit d’un aussi grand prix que les connoissances positives.

C’est rendre un grand service au genre humain, que de fixer les limites qu’il ne peut passer sans s’égarer.

Plutarque, dans la Vie de Thésée, dit que comme les Géographes, quand ils ont situé sur les Cartes les pays habités & découverts, mettent au-delà terres & côtes inconnues, mers inabordables, les Historiens devroient en user de même pour les temps reculés, inconnus & fabuleux ; c’est ce que j’ai essayé dans les réflexions précédentes sur l’Histoire.

Il seroit encore plus utile de poser les limites des connoissances dans le raisonnement, & de marquer jusqu’où il peut ou ne peut pas pénétrer, & ce seroit le fruit le plus précieux d’une bonne méthode. C’est étendre l’esprit humain, que d’en faire connoître les bornes ; c’est ménager ses forces, que de ne les pas employer inutilement : un fleuve qu’on reserre dans ses bords, n’en devient que plus rapide.

Ce principe d’une saine Métaphysique, que l’évidence irrésistible & la certitude ne sont attachées qu’à des perceptions immédiates, prouve manifestement l’incertitude de tout systême dans les sciences de raisonnement.

Où la perception immédiate manque, il est nécessaire de suspendre son jugement : voilà la véritable regle de l’époque que les Pirrhoniens ont si mal appliquée. Par cette seule regle la plupart des systêmes sont réfutés ou renvoyés dans le pays des chimeres.