Ces opinions qui causent tant de bruit pendant un siecle, & qui dans le siecle suivant, tombent en oubli, sont démontrées fausses ou incertaines par cette seule raison qu’elles ne sont pas appuyées sur les principes de la connoissance.

La perception immédiate manque dans toutes les questions où entre l’idée de l’infini, par exemple, l’espace, le vuide, le plein infini, l’immensité, l’éternité, la création, la prescience, la promotion physique, le concours, les décrets divins, à l’exception des faits clairement révélés ; dans celles qui regardent la nature ou l’essence des choses existantes, des êtres ou qualités, toutes les fois que l’objet de la question va au-delà de l’expérience, comme l’union de l’ame & du corps, les causes occasionnelles, l’harmonie préétablie, les monades, &c. Elle manque dans celles dont on n’a point d’élémens assurés, comme l’astrologie judiciaire, les systêmes sur la divination ancienne & moderne, les imaginations de la cabale, &c. dans toute la Physique de pur raisonnement, & qui ne peut être que conjecturale ; dans tout ce qui concerne la région des possibles, comme de sçavoir s’il y a plusieurs mondes, & quels peuvent être leurs habitans ; presque tout ce qui regarde la vie future, à l’exception de ce que Dieu a révélé formellement, ou ce qui en est une conséquence nécessaire ; enfin dans les espaces vagues des abstractions dont on n’a que des connoissances idéales & confuses, telles que sont les idées de la substance unique de Spinosa, de l’être en général, du monde intelligible, de la vision en Dieu de Mallebranche, &c.

Dans toutes ces questions au-delà des connoissances sensibles & de la perception immédiate, on peut dire, comme Plutarque, terres & côtes inconnues, mers inabordables.

[ De la Logique des vraisemblances. ]

Presque tout ce que l’on a dit jusqu’ici ne doit s’entendre que des vérités nécessaires ou des conséquences nécessaires de faits certains, au-delà desquelles ne sont pas encore parvenues la Logique & la Critique ordinaire.

M. de Leibnitz, qui connoissoit si bien le fort et le foible de la Philosophie, qui avoit vu les bornes des sciences, & qui étoit fait pour les prescrire ou pour les étendre, avoit déjà dit qu’il manquoit une partie de l’art, qui servit à régler le poids des vraisemblances, qui pesât les apparences du vrai & du faux.

Cette Logique est sur-tout nécessaire dans la morale & dans la pratique, où les hommes ne pouvant pas toujours s’assurer de trouver la vérité, sont souvent obligés de se régler sur des indices ou sur des vraisemblances, & ce qu’on appelle en Droit des présomptions ; il y en a de différents degrés & d’une force différente.

Comme elle est la base de la plupart des actions & des jugements, il seroit très-important qu’on y apportât plus d’attention qu’on n’a fait jusqu’à présent, & qu’on tâchât de la perfectionner. Il est vrai que l’esprit en s’accoutumant aux démonstrations rigoureuses & aux principes certains, devient plus capable de distinguer la force ou la foiblesse des preuves, & cette partie dépend beaucoup de la connoissance des hommes, qui ne peut s’acquérir que par l’expérience.

[ De l’Esprit philosophique. ]

De la pratique continuelle d’une Logique exacte & d’une bonne Critique, qui seroient fondées sur les principes solides d’une Métaphysique éclairée, naîtroit l’esprit philosophique.