Cet esprit de lumiere utile à tout, applicable à tout, qui rapporte chaque chose à ses véritables principes, indépendamment des opinions & de la coutume.
L’esprit philosophique est différent de la Philosophie, & lui est autant supérieur que l’esprit géométrique l’est à la Géométrie ; que la connoissance de l’esprit des loix est au-dessus de la connoissance même des loix. C’est le fruit et le but de la Philosophie ; elle connoît & discute les vérités particulieres, l’esprit philosophique les apprécie toutes.
La Philosophie est une science, l’esprit philosophique comprend toutes les sciences.
S’il est question d’Histoires, il en montre les usages & le but ; il rapproche les temps & les âges pour les comparer : placé dans une perspective élevée, il voit d’un coup d’œil des termes de rapports éloignés, dont il tire ou des ressemblances singulieres, ou des contrastes frappants.
S’agit-il de Philosophie, il sçait quelles sont les vérités connues, leur usage & leurs rapports, ce qui manque aux connoissances actuelles & ce qui peut y être ajouté. Il voit non seulement quelques principes, mais l’étendue des principes, la force et la foiblesse des preuves sur lesquelles on les appuie.
Il observe les progrès et les retardemens de l’esprit & de la raison dans les sciences spéculatives & pratiques, dans les mœurs des hommes, dans les différens siecles.
L’esprit philosophique est une science réelle, & il est le résultat des sciences comparées : c’est pourquoi il ne vient ordinairement qu’à leur suite. Le seizieme siecle fut celui de la science & de l’érudition, le dix-septieme celui-ci des talens, & le caractere du dix-huiteme siecle est la Philosophie. Cujas & Dumoulin n’eussent pas vraisemblablement fait le livre de l’Esprit des Loix ; mais peut-être que M. De Montesquieu ne l’eût pas fait non plus, si Cujas & Dumoulin n’eussent frayé le chemin de la Jurisprudence.
Usserius & Petau ont fait des Annales remplies des plus grandes recherches ; M. de Bossuet a fait une Histoire universelle très-éloquente ; M. de Voltaire a élevé sur ces fondemens une Histoire philosophique ; ce sont des chefs-d’œuvres d’érudition, d’éloquence & de philosophie.
Cet esprit philosophique porté à un dégré éminent, vient de produire des éléments de Philosophie, auxquels il ne manque que d’être plus étendus.
On ne peut que recommander l’esprit philosophique, qui doit présider à toutes les sciences, même aux Belles-Lettres ; mais l’homme doit toujours se garder des extrêmes. Il est à craindre que dans l’Histoire, découvrant de plus loin, il ne distingue pas si exactement les objets intermédiaires ; que dans la Philosophie il ne veuille remonter trop haut, & pénétrer jusqu’aux premiers principes, qui seront toujours enveloppés de nuages épais : que dans les Belles-Lettres il ne donne trop à une analyse qui refroidiroit le sentiment. Enfin on auroit de trop grands reproches à lui faire, s’il attaquoit la Religion, & s’il abandonnoit la science & l’Erudition sur lesquelles il doit être fondé, & qui lui ont servi d’échelon, s’il est permis de s’exprimer ainsi.