[ De l’Art de l’Invention. ]

Au-delà de la Philosophie & au-dessus de l’esprit philosophique s’éleve, non un art proprement dit, car ce n’est point une méthode de faire quelque chose suivant certaines régles ; non une science, car ce n’est point la connoissance des choses dans lesquelles on est instruit ; mais un art supérieur aux regles & aux instructions, l’art d’inventer, ce génie créateur qui est le sublime de la raison, &, si on peut s’exprimer ainsi, l’ultimatum de la Philosophie, qui n’est donné qu’à des ames privilégiées ; car on compte dans les Annales des Nations les inventeurs célébres. Je ne parle pas seulement de ceux qui ont fait des découvertes dans les sciences, dont les Mathématiques fournissent le plus d’exemples & les plus illustres ; mais dans tous les arts & dans tout ce qui peut être utile au genre humain.

On a dit que celui qui inventa la charrue dans les tems grossiers eût été un Archimede dans des temps postérieurs.

Il y a tel problême de politique qui demande plus de finesse, plus de combinaisons que les plus forts problêmes d’Algebre.

La maladie donnée, trouver le remede, c’est le problême de la Médecine.

Des faits donnés, conclure ceux qui doivent arriver, c’est la problême de la politique.

Cet art de juger par avance de l’avenir, que possédoit supérieurement Thémistocle, (futura callidissimè prospiciebat[k]) est parallele à l’invention. Il y a des génies à qui Dieu semble avoir départi une portion de sa prescience. C’est un don de la nature seule, & tout l’art humain ne peut y atteindre ; mais comme il n’y a aucune faculté de l’esprit qui ne doive sa perfection à l’art & à l’exercice, toute opération qui porte sur des élémens connus, suppose que la chose n’est pas impossible à découvrir, & que le problême peut être résolu.

S’il y a un moyen de développer ce germe précieux dans les génies éminens où la nature l’a placé, c’est celui d’une bonne éducation dirigée suivant les principes d’une exacte Philosophie.

S’il peut y avoir quelque art à inventer, il consiste dans l’habitude & dans l’exercice de l’invention. Au lieu de résoudre des problêmes, que l’on s’accoutume à les deviner : voilà pourquoi je préférerois les Elémens de Géométrie & d’Algébre, de M. Clairaut, qui sont trop négligés par les Maîtres, & qui meneroient les enfans par la route que la nature a indiqué elle-même.

A l’égard de la conduite de la vie & des affaires, l’expérience est le premier & le plus grand maître, peut-être le seul ; mais il ne faut pas négliger les aides & les secours. On ne les peut trouver que dans des exemples : une bonne morale & l’histoire prépareront les voies. Que celui qui voudra s’instruire dans l’art de conduire de grandes affaires, lise, par exemple, les Lettres du C. d’Ossat, du P. Jeanin ; qu’il remarque le sujet leur négociation, leur objet, les moyens de réussir, & les obstacles prévus, il verra que les obstacles sont toujours venus du côté où ils les avoient annoncés, & les moyens de réussir de même : il ne pourra s’empêcher d’admirer le génie prophétique de ces hommes qui semblent inspirés. Qu’on lise le résultat des conversations de Scipion avec Polybe, sur la constitution de Rome, les Epitres de Ciceron à Atticus, la Lettre de M. le Maréchal de Saxe à Folard, sur le blocus de Prague & sur les affaires de Bohême, on reconnoîtra que l’art de ces grands Hommes a été de bien voir, de ne rien ajoûter aux faits, d’avoir présens, sans en omettre aucun, tous les Elémens nécessaires pour prévoir. Une seule circonstance oubliée eût pu causer un paralogisme dangereux.