Ces lectures formeroient à la prudence & elles seroient toujours utiles, quand ce ne sauroit que pour connoître la maniere des grands hommes ? & si l’on veut comparer maniere à maniere, que l’on examine Dossat & Duperron dans les Lettres où ils rendent compte dans le même tems de la même négociation, du même événement, on verra, comme quelqu’un a dit ingénieusement de Racine & de Pradon, que ces deux Négociateurs ne sont jamais si différens que quand ils disent les mêmes choses.
L’esprit inventeur & celui qui discute, est le même ; mais le premier franchit, par lumiere & comme par instinct, de plus grands intervalles ; il voit d’un coup d’œil plus d’objets à la fois ; il voit la liaison de plusieurs théorêmes éloignés les uns des autres : ce sont toujours les mêmes vérités vues de la même maniere.
C’en est sans doute trop sur une matiere, qui n’est pas susceptible de regles, & qui ne peut être que le fruit du génie. Mais il n’est pas inutile de proposer la perfection aux hommes ; ils n’iroient jamais si loin, sans le desir ardent de se surpasser eux-mêmes & de vaincre leurs semblables.
[ De la Morale. ]
La Logique & la Critique ont pour but de former l’esprit & de prévenir ou de corriger les erreurs ; la Morale a pour objet de former le cœur & de combattre les vices ; mais comme tous les vices sont fondés sur de fausses options & sur des erreurs, le Logique & la Critique servent beaucoup à la Morale même.
Il est vrai que l’homme ne suit pas invariablement ses principes : mais celui qui n’en a point ou qui en a de mauvais, agira sûrement & presque toujours mal. Celui qui a des connoissances solides ne fera pas toujours le bien qu’il voit ; mais il le fera plus souvent, il y reviendra plus aisément : c’est un état violent, que d’être en contradiction avec soi-même. La lumiere conduit ordinairement à la vertu, les ténebres & l’ignorance conduisent au vice.
Dans beaucoup de sciences on peut raisonner juste sans avoir le cœur droit : mais dans tous les cas où les intérêts & la passion peuvent entrer, c’est-à-dire, dans presque toutes les affaires de la vie, la justesse d’esprit & la droiture du cœur sont inséparables ; & comme l’esprit est souvent la dupe du cœur, le cœur est aussi quelquefois la dupe de l’esprit : ainsi travailler à se rendre l’esprit juste, c’est travailler en même-tems à se rendre le cœur droit. Ensorte qu’il pourroit se faire que la vertu eût été bien définie,[16] la justesse de l’esprit appliquée à la conduite de la vie & aux mœurs.
Les actions des hommes sont ordinairement une conséquence de leurs principes, & les principes semés de bonne heure, dans l’esprit, produisent tôt ou tard leur effet. Tant que l’ame gouvernera le corps, les notions des hommes influeront sur leur conduite. Leur influence agit toujours, quoiqu’elle n’entraîne pas toujours, & elle agira plus ou moins à mesure que les notions seront plus ou moins fortement enracinées ; elles porteront au bien ou au mal, selon qu’elles seront bonnes ou mauvaises.
Les notions des hommes moderent jusqu’à un certain point le cours des passions. Il faut en convenir : ce monde n’est habitable, & la société du genre humain ne se maintient que par les idées dominantes, quoique souvent confuses, d’ordre, de vertus, de devoirs.
Dans les Ecoles on rejette la Morale à la fin des autres parties de la Philosophie ; & on l’a réduite à quelques questions scholastiques & inutiles[17]. On a oublié, que de toutes les sciences, c’est la plus importante, & qu’elle est autant qu’aucune autre, susceptible de démonstration.