Les regles des actions tirent leur origine, ou de la droite raison, ou des loix divines & humaines ; la premiere partie compose les loix naturelles, ou la Morale proprement dite, qui est également divine & immuable ; car l’existence d’un Dieu Législateur, n’est pas moins nécessaire à la Morale, qu’est à la Physique celle d’un Dieu Créateur ; mais la Morale précede toutes les loix positives, divines & humaines, & par conséquent elle subsisteroit, quand même ces loix n’eussent jamais été portées.

Il étoit vrai avant Moyse, & chez tous les Peuples même destitués de la lumiere de la révélation, qu’il faut faire aux hommes le plus de bien & le moins de mal qu’il est possible. Il étoit vrai que Caïn ne pouvoit pas faire violence à son frere ; que Sichem ne pouvoit pas prendre de force la fille de Jacob ; que les frères de Joseph commettoient une injustice à son égard, lorsqu’ils attentoient à sa liberté ; que Pharaon faisoit l’action d’un tyran, en opprimant les Hébreux, & en massacrant leurs enfans.

Ce n’est point la Loi écrite qui a révélé aux hommes la turpitude & l’injustice énorme de ces actions. Il est une loi naturelle également divine, écrite dans tous les cœurs, dont la conscience rend témoignage, comme dit l’Apôtre, elle est de tous les siecles, de tous les Pays, de toutes les nations &, pour ainsi dire, de tous les mondes. C’est de cette loi que Ciceron dit qu’elle est née avec nous, que nous ne l’avons point reçue de nos peres, ni apprise de nos maîtres, ni lue dans nos livres ; nous l’avons prise, tirée & puisée du fond même de la nature ; une loi dont nous ne sommes pas simplement instruits, mais dont nous sommes, pour ainsi dire, imbus & pénétrés. Est hæc non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus, legimus verùm ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus ; ad quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus. Et ailleurs, Lex est insita in natura quæ jubet ea que facienda sunt, prohibetque.[l]

Seroit-il donc inutile de recommander aux hommes les vertus morales que les Payens même ont tant recommandées.

Ne peut-il pas y avoir, n’y a-t-il pas en effet un commerce de mœurs entre les Peuples les plus différens de Religion ? Qu’est-ce qu’un Catholique, un Protestant, un Juif, un Mahométan qui traitent & qui trafiquent ensemble, exigent réciproquement l’un de l’autre ? Et dans la Religion même n’est-ce pas par ces principes que l’on peut entretenir la probité & l’humanité si nécessaires parmi ceux qui ont le malheur de n’être pas assez sensibles à des motifs d’un ordre supérieur ?

La seconde partie compose le droit positif divin, le droit des gens, le droit civil ; droits qui emportent chacun leur obligation particuliere.

La difficulté de traiter ces droits différens, vient de ce que l’on a perpétuellement confondu les loix différentes dont ils dérivent. Les uns apportent des raisons pour preuve de faits, les autres des faits en preuve de raisons ; ce qui est également contre le bon sens & contre les loix d’une saine dialectique. Par exemple, à l’égard du mariage, les Théologiens & les Philosophes, les Jurisconsultes brouillent à tous momens les loix naturelles & les loix divines, avec les loix civiles & les loix ecclésiastiques.

Un grand Philosophe, en distinguant la morale par rapport aux devoirs, l’a divisée en ce que les hommes se doivent, comme membres de la société générale, en ce que les sociétés particulieres doivent à leurs membres ; ce qui renferme, 1°. la loi naturelle, ou la morale de l’homme ; 2°. la morale des Législateurs, ou le droit politique ; 3°. la morale des Etats, ou le droit des gens ; 4°. la morale du Citoyen, ou le droit positif.

Il ajoute une cinquieme branche de morale, celle du Philosophe, qui n’a pour objet que nous-mêmes.

Il ne s’agit pas dans la jeunesse d’approfondir toutes ces Sciences, & je ne prétends pas donner des leçons aux précepteurs du genre humain. Mais il est important que les jeunes gens connoissent les principes du droit naturel, de la morale & de la politique ; ils les trouveront dans l’Abrégé de la Morale de Wolf par Thumisius, qu’on enseigne dans les Ecoles d’Allemagne, Livre élémentaire très-bien fait ; dans l’Abrégé de Puffendorff ; & ces livres suffiront dans les commencements : ils liront & reliront les Offices du Consul Romain à son fils, & les Instructions du Chancelier de France à ses enfans[18] ; s’ils ont du goût, ils perfectionneront un jour ces connoissances par la lecture de Nicole, de Mallebranche, de l’Esprit des Loix, de l’Abbé de Saint-Pierre, de Burlamaqui, de Puffendorff, de Grotius & de Barbeyrac, de l’Origine des Loix & des Sciences, par M. Goguet ; des Elémens de Philosophie & de Morale.