[ Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres. ]

LEs Cours Souveraines se sont occupées, depuis un an, des moyens d’établir dans les Colleges, des Sujets capables d’instruire la jeunesse. C’est peu de détruire, si on ne songe à édifier. Nous avions une éducation qui n’étoit propre tout au plus qu’à former des Sujets pour l’Ecole. Le bien public, l’honneur de la Nation, demandent qu’on y substitue une éducation civile qui prépare chaque génération naissante à remplir avec succès les différentes professions de l’Etat.

Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d’en établir la nécessité, & d’en indiquer les moyens. Pour en bien juger, il est peut-être nécessaire de reprendre les choses de plus loin, de faire voir l’utilité des sciences & des lettres, combien une bonne ou une mauvaise éducation influent sur le bonheur ou sur le malheur d’une Nation, & d’examiner en même tems ce qu’elle a droit d’exiger de ses Instituteurs.

Les sciences sont nécessaires à l’homme ; s’il a des devoirs à remplir, il est important qu’il les connoisse : les connoître, c’est posséder la plus utile de toutes les sciences ; c’est être fort avancé dans la carriere où se forment les Citoyens utiles. L’ignorance n’est bonne à rien, & elle nuit à tout. Il est impossible qu’il sorte quelque lumiere des ténebres, & on ne peut marcher dans les ténebres sans s’égarer.

Si les apologistes de l’ignorance ne prétendent préconiser que celle qui conduiroit à un doute sensé & raisonnable, qui ne décide point, parce qu’elle se connoît elle-même, ils auroient dû lui donner le nom de science ; c’est en effet une science très-réelle & très-estimable, que de savoir douter & apprécier son impuissance. Mais je parle ici de l’ignorance proprement dite, qui est presque toujours présomptueuse, qui décide, approuve & condamne avec une égale témérité ; & je dis que si on en compare les funestes effets avec l’abus des sciences, la question est décidée. Il n’y a personne qui ne dise comme moi, que l’ignorance nuit à tout, & qui ne forme des vœux pour le rétablissement des bonnes études, afin de diminuer, autant qu’il est possible, l’abus du savoir.

Les siecles les plus grossiers & les plus ignorans ont toujours été les plus vicieux & les plus corrompus. Laissez l’homme sans culture, ignorant & par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L’esprit & le cœur ne peuvent rester vuides.

Abandonnons tous les paradoxes sur l’inutilité ou sur le danger des sciences ; séparons les choses de l’abus qui peut s’y trouver ; dirigeons les études vers la plus grande utilité publique ; & en attendant que l’on sache si la société humaine telle qu’elle est, si l’homme tel qu’il n’est pas, pourroient s’en passer, travaillons à imprimer dans l’esprit des jeunes gens les connoissances qui leur seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y travailler à leur bonheur, à celui des autres, & contribuer par conséquent au bien général de la société.

On ne craint pas d’établir en général, que dans l’état où est l’Europe, n’ayant point à redouter les invasions des Barbares, le peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales d’ailleurs, ou même ne l’étant pas entiérement) aura toujours de l’avantage sur ceux qui le seront moins ; il les surpassera par son industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes : toutes les professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les esprits plus cultivés & plus solides, les opérations publiques & particulieres mieux concertées & mieux exécutées ; la discipline en tous genres sera meilleure & mieux observée, l’administration intérieure & extérieure plus sage, les abus seront moindres & plutôt réprimés.

Il faut s’appliquer dans l’enfance & dans la jeunesse, sans quoi on devient ordinairement incapable de s’appliquer le reste de sa vie. La nature met de la différence entre les hommes (on n’en peut douter), l’éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la nature ; mais il entre dans le talent bien apprécié, beaucoup de ce qu’on appelle art acquis, habitude. S’il étoit possible de décomposer le talent d’un Bossuet, d’un Corneille, d’un Racine, d’un la Fontaine, on trouveroit à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné par un long & continuel exercice ; la culture ajoute toujours à la bonté & à la fécondité du terroir. L’application sans talent ne fera que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira jamais des hommes supérieurs.