Supposer que la nature fait tout, que l’exercice & l’application n’ajoutent rien aux talens naturels, c’est une maxime pernicieuse qui entretient la nonchalance des bons esprits, & augmente le découragement des médiocres. On reconnoît, par l’expérience, que presque tous les hommes ne vont pas si loin qu’ils pourroient aller, s’ils apportoient à ce qu’ils sont, une grande application. Il ne faut pas s’y méprendre, tous ceux qui sont nés pour avoir de l’esprit, ne sont pas gens d’esprit. Il est d’une utilité universelle, que l’on soit convaincu dans toutes les professions qu’il est impossible de bien savoir ce que l’on n’a pas bien appris.

Nier la force de l’éducation, c’est nier contre l’expérience la force des habitudes. Que ne pourroit point une institution formée par les loix, & dirigée par des exemples ! Elle changerait en peu d’années les mœurs d’une Nation entiere ; chez les Spartiates, elle avoit vaincu la nature même ; il y a un Art de changer la race des animaux ; n’y en auroit-il point pour perfectionner celle des hommes ?

Si l’humanité est susceptible d’un certain point de perfection, c’est par l’institution qu’elle peut y arriver. L’objet du Législateur doit être de procurer aux esprits le plus haut degré de justesse & de capacité qu’il est possible, aux caracteres le plus haut degré de bonté & d’élévation, aux corps le plus haut degré de force & de santé.

On ne doit pas espérer d’atteindre aisément à ce point de perfection ; trop d’obstacles s’y opposent, sur-tout parmi nous ; mais on doit toujours tendre au but, c’est le moyen d’en approcher de plus près.

Les mœurs publiques d’une grande Nation ne sont pas toujours bonnes ; la débauche trop universelle de la jeunesse, le luxe trop répandu, le peu d’amour de la Patrie & du bien public, l’inquiétude naturelle de nos esprits, la dissipation, l’oubli des devoirs essentiels de sa profession, une multitude de causes connues, s’opposent à la considération due au mérite & à la vertu, & qui en est la plus flatteuse récompense. Sans la considération personnelle, toute institution sera imparfaite, quand même les loix la favoriseroient. Quid leges sine moribus vanæ proficiunt ?[a] disoit un des plus beaux & des meilleurs esprits de l’Antiquité. [Horace 3, Od. 24.] Mais le Gouvernement peut subjuguer les mœurs même ; les titres, les honneurs, le blâme qu’il distribue, ont cours comme sa monnoie.

Les études publiques ne sont pas dirigées vers la plus grande utilité publique ; c’est un fait dont la vérité est portée jusqu’à la démonstration : heureusement la possibilité de les réformer, est aussi-bien prouvée que sa nécessité. Il y a un nombre prodigieux de vérités connues, éparses dans une infinité de livres, répandues dans une infinité de têtes ; il ne s’agit que de les recueillir & de les mettre en ordre, pour éclairer les Maîtres & les Instituteurs ; mais puisque l’éducation péche dans le principe même, il faut reprendre l’édifice dès le fondement.

Je ne répéterai point ici tout ce qu’on a remarqué de défectueux dans la méthode ordinaire. La somme des lumières a beaucoup augmenté depuis deux siecles ; ainsi il est facile de mieux faire que ceux qui nous ont précédés ; mais nous ne devons pas oublier les services qu’ils ont rendus à l’humanité. L’établissement des Universités & des Colleges a banni l’ignorance grossiere ; & le plan d’études, qu’on adopta, étoit peut-être le meilleur qu’il fût possible de suivre alors. Dès le commencement du dernier siecle, l’Université desiroit une réformation dans les études. Des circonstances plus heureuses doivent déterminer aujourd’hui à corriger la mauvaise routine des Colleges, & à chercher une maniere plus utile d’enseigner & d’appprendre.

Notre éducation se ressent par-tout de la barbarie des siecles passés, où l’on ne faisoit étudier que ceux que l’on destinoit à la Cléricature ; où l’on n’avoit de livres que ceux qui étoient copiés par des Moines ; où l’on étoit obligé d’envoyer à Rome pour faire transcrire les Ouvrages de Ciceron ; où les Nobles savoient à peine lire & écrire ; où les guerres & les pillages rendoient les livres si rares & les études si difficiles ; où il n’y avoit d’Ecoles que dans les Cathédrales & dans les Monasteres. La Langue maternelle des François n’était alors qu’un jargon informe & incertain : un Latin barbare s’étoit emparé des Ordonnances, des Chartes des Rois, des Arrêts des Cours Souveraines. La Philosophie se réduisoit à disputer sur les livres d’Aristote ; la Morale n’instruisoit point l’homme de ses devoirs ; la Physique ne rapportoit qu’à des causes chimériques, des effets qu’on ne songeoit pas même à observer. A la place de l’Astronomie & de l’Histoire naturelle, régnoient des Fables qui amenerent les délires de l’Astrologie & des pratiques superstitieuses de Médecine. La Théologie & la Jurisprudence n’aboutissoient qu’à des disputes d’Ecoles ou à des opinions de Docteurs, parce qu’on abandonnoit les textes, faute de critique, pour s’en rapporter à des sommaires ou à des gloses.

Si l’on voit des vertus sublimes & des talens éminens briller au milieu des ténebres de ces siecles d’ignorance, c’est par un effort de la nature seule, & qu’elle ne fait que rarement. Quels hommes qu’un Abbé Suger, un Bertrand du Guesclin, un Barbasan, un Bayard, & dans les tems moins reculés, un Connétable de Montmorenci, un Colbert, qui n’avoient pas étudié ! Qu’on ne s’en étonne pas ; les idées d’honneur & de vertus prédominent dans les ames supérieures, & les sentimens sont bien au-dessus des connoissances acquises : il doit paroître plus étonnant encore, qu’on ait fait des découvertes du premier ordre dans ces tems de barbarie. Elles ont été le fruit du génie dont le caractere propre est de percer les ténebres les plus épaisses, & de s’élever même au-dessus des siecles éclairés. La meilleure culture de l’esprit ne peut donner le génie, mais on doit tâcher au moins d’établir une éducation qui ne l’étouffe pas.

Au renouvellement des lettres & des sciences, les ténebres qui couvroient l’Europe depuis si long-tems, disparurent ; l’Imprimerie fut inventée, des Colleges furent fondés, l’émulation fut excitée, & on eut honte d’être ignorant ; mais l’éducation fut trop concentrée dans les Colleges, & elle est restée presque toute scholastique.