Les Lettres ne sont qu’une partie de l’institution d’une nation ; l’institution a des vues plus étendues : elle est pour un Etat ce qu’est l’éducation pour les Particuliers. Son objet est de rendre une nation plus éclairée en tout genre, & par conséquent plus florissante.
Les lettres sont à la fois la nourriture des esprits, l’instruction & l’ornement du monde. Platon & Ciceron, qui ont instruit leurs contemporains, éclairent encore aujourd’hui l’univers ; & la postérité la plus reculée profitera de leurs leçons. On doit regarder les lettres dans un Etat, comme la source & l’appui des vertus humaines & civiles. Malheur aux Nations, chez qui l’amour des lettres viendroit à s’éteindre !
Elles ont reçu en France les témoignages les plus éclatants de la protection de nos Rois ; & les établissemens qu’ils ont faits pour assurer toute espece d’instruction, eussent été le fondement le plus solide de la prospérité publique, si la premiere institution de la jeunesse eût été bien dirigée. Les Universités, les Académies, les Chaires de Langue, les Ecoles d’Hydrographie, tout sembloit concourir à former des Citoyens distingués dans tous les genres. Le Monarque qui nous gouverne, a encouragé les sciences, & a excité l’émulation en envoyant des Observateurs au Nord, à l’Equateur, au Cap de Bonne-Espérance, en fondant une Ecole Militaire ; mais malheureusement des secours si précieux ne sont offerts qu’en sous-ordre, si j’ose m’exprimer ainsi. La premiere institution nationale est demeurée la même, & on y a tout asservi : elle est restreinte par-tout à l’éducation des Colleges, & cette éducation a été bornée à l’étude de la langue Latine. On n’acquiert dans la plûpart des Colleges aucune connoissance de notre langue ; on n’y apprend qu’une Philosophie abstraite qui ne peut être d’aucun usage dans le cours de la vie ; qui ne renferme ni les principes de Morale nécessaires pour se bien conduire dans la société, ni rien de ce qu’il importe de savoir, étant homme. La Religion n’y est pas enseignée avec plus de soin ; ensorte que la jeunesse quitte le College sans avoir presque rien appris qui puisse lui servir dans les différentes professions.
J’en appelle à l’expérience & au témoignage de la Nation, de ceux même qui par préjugé soutiendroient la méthode ordinaire. Les connoissances que l’on acquiert au College, peuvent-elles s’appeler des connoissances ? Que fait-on après dix années qu’on emploie, soit à se préparer à y entrer, soit à se fatiguer dans les cours des différentes Classes ? Sait-on même la seule chose qu’on y a étudiée, les langues, qui ne sont que des instrumens pour frayer la route des sciences ? A l’exception d’un peu de Latin qu’il faut étudier de nouveau, si l’on veut faire usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à oublier, en entrant dans le monde, presque tout ce que ses prétendus Instituteurs lui ont appris. Est-ce-là le fruit que la Nation devroit tirer de dix années du travail le plus assidu ?
Sur mille Etudians qui ont fait ce qu’on appelle leur cours d’Humanités & de Philosophie, à peine en trouveroit-on dix qui fussent en état d’exposer clairement & avec intelligence les premiers élémens de la Religion, qui sçussent écrire une lettre, qui pussent discerner habituellement une bonne raison d’une mauvaise, un fait prouvé de celui qui ne l’est pas.
Les Grecs & les Romains plus sages que nous & plus vigilans sur un objet aussi important que l’éducation, ne l’avoient pas abandonnée à des hommes qui eussent des vues & des intérêts différens de ceux de la patrie ; elle étoit dirigée par des Législateurs ou par des Philosophes capables de l’être. Solon n’eût jamais confié à des Spartiates, à plus forte raison à des Ilotes[1], l’éducation des Athéniens & Lycurgue n’eût pas confié aux Athéniens celles des Spartiates, Lorsqu’Antipater demanda à ces derniers cent cinquante enfans pour ôtage, ils répondirent qu’ils aimoient mieux donner le double d’hommes faits, de peur qu’une éducation étrangere ne corrompît leurs enfans.
L’éducation devant préparer des Citoyen à l’Etat, il est évident qu’elle doit être relative à sa constitution & à ses loix ; elle seroit fonciérement mauvaise, si elle y étoit contraire : c’est un principe de tout bon Gouvernement, que chaque famille particuliere soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes. Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à l’Etat, qui sont accoutumés à mettre un Religieux au-dessus des Chefs des Etats, leur Ordre au-dessus de la Patrie, leur Institut & des Constitutions au-dessus des Loix, seroient capables d’élever & d’instruire la jeunesse d’un Royaume. L’enthousiasme & les prestiges de la dévotion avoient livré les François à de pareils Instituteurs, livrés eux-mêmes à un Maître étranger. Ainsi l’enseignement de la Nation entiere, cette portion de la législation qui est la base & le fondement des Etats, étoit resté sous la direction immédiate d’un Régime Ultramontain, nécessairement ennemi de nos Loix. Quelle inconséquence, & quel scandale !
Sans approfondir toutes les conséquences qui résulte d’un abus si énorme, doit-on s’étonner que le vice de la Monasticité ait infecté toute notre éducation ? Un Etranger à qui on en expliqueroit les détails, s’imagineroit que la France veut peupler les Séminaires, les Cloîtres & des Colonies Latines. Comment pourroit-il supposer que l’étude d’une langue étrangere, des pratiques de Cloître, fussent des moyens destinés à former des Militaires, des Magistrats, des Chefs de famille propres à remplir les différentes professions, dont l’ensemble constitue la force de l’État ?
Nous sommes imbus des notions Monastiques qui nous gouvernent sans que nous le sachions & sans qu’on s’en apperçoive. De petites pratiques de dévotion (& pourquoi n’oseroit-on-pas le dire, puisque le sage & le vertueux Abbé Fleury l’a dit) qui ne rappellent point les grandes idées de la Religion, ont saisi les Chefs des Eglises.
De là ces Congrégations, ces Confrairies, ces Conventicules, qui détournent les Chrétiens des lieux où ils doivent apprendre la Religion, qui empêchent les Pasteurs de s’instruire assez solidement pour être en état d’instruire les autres.