S’il est question d’Ecoles, de Colléges, dans l’instant les notions mystiques s’emparent des personnes principales, & on ne parle que de Communautés de Religieux ou au moins d’Ecclésiastiques, pour leur en confier la direction. On doute si des Professeurs mariés peuvent instruire les enfans. Quand on songe que dans le quinzieme siecle il fallut une Ordonnance, & une Ordonnance d’un Légat du Pape[2] en France pour permettre aux Médecins de se marier, que peut-on penser de l’effet des préjugés Ecclésiastiques ? On veut exclure ceux qui ne sont pas célibataires des places purement civiles. Quel paradoxe ! Il semble qu’avoir des enfans soit une exclusion pour pouvoir en élever, que l’on prenne des précautions pour empêcher l’Etat de se peupler, ou pour qu’il ne se peuple pas trop. Le bien de la société exige manifestement une éducation civile ; & si on ne sécularise pas la nôtre, nous vivrons éternellement sous l’esclavage du pédantisme.

Pourquoi faut-il en effet, que les Colleges soient administrés par des Moines ou par des Prêtres ? Sous quel prétexte l’instruction dans les lettres & dans les sciences leur seroit-elle exclusivement dévolue ? Les Ecclésiastiques présenteront toujours le motif d’instruire les enfans dans la Religion. Il est certain que de toutes les instructions c’est la plus importante ; mais est-il vrai que les seuls Ecclésiastiques puissent leur apprendre le Catéchisme, leur enseigner le François & le Latin, expliquer Horace & Virgile ?

Il y a d’excellens Catéchismes imprimés ; il n’est pas nécessaire d’être promu aux Ordres pour lire à des enfans ceux de Bossuet ou de Fleury ; & l’on peut demander s’il est besoin d’en faire tous les jours de nouveaux, ou de réformer si souvent ceux qui sont faits. C’est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de la Paroisse, que les enfans doivent prendre les élémens du Christianisme. Les Eglises sont les véritables écoles de la Religion. Les Jésuites, qu’on nommoit Ecoliers approuvés, & qui l’enseignoient, n’étoient pas véritablement Ecclésiastiques, quoiqu’ils en portassent l’habit. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer bien ou mal le Catéchisme de Canisius, ce n’est pas ce que des personnes instruites appelleroient enseigner la Religion.

Un Aumônier ou Chapelain dans chaque College pourroit suffir à cette fonction, sous prétexte de laquelle les Ecclésiastiques prétendant l’administration des Colleges comme un patrimoine exclusif.

Je ne dois pas oublier une remarque importante ; c’est que présentement presque tous les hommes distingués dans les sciences & dans les lettres, sont des laïques. On ne cesse de répéter qu’il n’y a pas assez de Prêtres pour remplir les fonctions du Ministere Ecclésiastique ; & pourquoi donc veut-on en faire des Professeurs de Colleges & des Précepteurs ?

Une foule de Prêtres oisifs inondent les villes, tandis que les campagnes sont dépourvues de Ministres. Ils ne veulent plus les habiter ; & voilà qu’on leur cherche dans les Cités de nouvelles places dont on puisse disposer, comme de titres de Bénéfices amovibles. Une des maladies de l’Etat est que chacun veut avoir à ses ordres des troupes qui ne soient pas à ses frais.

Pour professer les Lettres & les Sciences, il faut des personnes qui fassent profession des Lettres. Le Clergé ne peut pas trouver mauvais qu’on ne mette pas, généralement parlant, les Ecclésiastiques dans cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure ; je reconnois avec plaisir qu’il y en a plusieurs dans les Universités & dans les Académies qui sont très-instruits & très-capables d’instruire. Je n’omettrai pas les Prêtres de l’Oratoire, qui sont dégagés des préjugés de l’Ecole & du Cloître, & qui sont Citoyens ; mais je réclame contre l’exclusion des Séculiers. Je prétends revendiquer pour la Nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat, parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute Nation a un droit inaliénable & imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfans de l’Etat doivent être élevés par des membres de l’État.

Le droit exclusif qu’on voudroit accorder aux Prêtres séculiers & réguliers, d’instituer la jeunesse, n’est pas le seul inconvénient qui résulte des notions monastiques ; on peut en remarquer de nouveaux jusques dans les détails de l’éducation des Colleges.

Chez les Réguliers, l’objet des exercices est plutôt de former les Maîtres que d’instruire les Disciples. Dans les premières années, un jeune Régent, qui n’est qu’un vieil Ecolier, acheve le cours de ses études aux dépens d’autrui. Il surcharge ses éleves de thêmes qui lui coutent peu à dicter, de longues & d’ennuyeuses leçons. Toute la peine & tout le travail est du côté des enfans ; pendant ce temps il s’occupe à ce qui peut lui être utile : il fait des collections, des extraits ; il se prépare par des discours à la prédication, ou à la direction par des lectures. Dès qu’il est formé & qu’il s’est mis en état, par les connoissances qu’il a acquises, d’être utile aux autres, il abandonne cet enseignement, & va remplir la vocation à laquelle il est destiné pour la gloire & le profit de son Ordre.

L’administration des Classes se ressent de l’uniformité des Cloîtres ; les corrections tiennent de la discipline claustrale, & semblent faites pour abaisser les cœurs qu’il faudroit chercher à élever. Toute cette manutention est triste & rebutante ; son effet le plus ordinaire est de faire haïr l’étude pour toute la vie. Des hommes faits résisteroient à peine à la vie sédentaire & contrainte, à laquelle on assujettit les enfans. Il est contre la nature, que dans un demi-jour ils demeurent assis pendant cinq ou six heures. Il regne d’ailleurs dans les études qu’on leur fait faire, une monotonie, qui les jette presque nécessairement dans l’indolence & le dégoût. Toujours du latin & des thêmes ! Loin d’inspirer du goût pour aucune Science, pour aucun Art, l’ennui & la sécheresse qui accompagnent par-tout l’étude, donnent de la répugnance pour les élémens de toutes les Sciences, de tous les Arts : aussi rien n’est plus ordinaire que de voir les jeunes gens abandonner toute lecture au sortir des Colleges. Le premier fruit de ce qu’on nomme institution de la jeunesse, est de la laisser sans objet d’application, dans l’âge où il seroit plus nécessaire de l’appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d’un loisir, que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.