Comparons la sombre obscurité de nos classes à la gaieté du Portique & du Licée. Parmi nous, un Régent presque enfant, qui revient l’esprit frappé d’une extase de deux années, opprimé par le despotisme, opprime d’autres enfans. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenoient ; ils prenoient dans ces lieux, s’il est permis de me servir de ce terme, leurs leçons & leurs ébats ; ils conversoient avec les Aristides, les Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthenes, &c.
Dans nos Colleges, nul amusement pour des esprits légers qu’il faudroit plutôt réjouir par quelque diversité & par des études agréables ; les seuls divertissemens sont des Enigmes, des Ballets, des pieces dramatiques aussi ridiculement composées que déclamées ; exercices d’autant plus méprisables, que la perte du temps se réunit aux exemples du plus mauvais goût.
Des Maîtres habitués aux subtilités scholastiques, y exercent les jeunes gens qui contractent l’habitude de disputer & de chicaner. Il y en a qui dans le reste de leur vie semblent être toujours sur les bancs de l’école.
Mais le plus grand vice de l’éducation & le plus inévitable peut-être, tant qu’elle sera confiée à des personnes qui ont renoncé au monde, & qui, loin de chercher à le connoître, ne doivent songer qu’à le fuir, c’est le défaut absolu d’instruction sur les vertus morales & politiques. Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme celle des Anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues & l’ennui des Colleges, la jeunesse se trouve dans la nécessité d’apprendre en quoi consistent les devoirs communs à tous les hommes ; elle n’a reçu aucun principe pour juger des actions, des mœurs, des opinions, des coutumes ; elle a tout à apprendre sur des articles si importans. On lui inspire une dévotion qui n’est qu’une imitation de la Religion ; des pratiques pour tenir lieu de vertu, & qui n’en sont que l’ombre.
On a trop mis à l’écart le soin de la santé, les moyens de la conserver, & les exercices du corps. On a négligé ce qui regarde les affaires les plus communes & les plus ordinaires, ce qui fait l’entretien de la vie, le fondement de la Société civile. La plupart des jeunes gens ne connoissent ni ce monde qu’ils habitent, ni la terre qui les nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins, ni les animaux qui les servent, ni les ouvriers & les artisans qu’ils emploient ; ils n’ont même là-dessus aucun principe de connoissance. On ne profite point de leur curiosité naturelle, pour l’augmenter. Ils ne savent admirer ni les merveilles de la nature, ni les prodiges des Arts. Ainsi ce qu’on leur enseigne, ce qu’on ne leur enseigne pas, la maniere de leur donner des instructions & de les en priver, tout est marqué du sceau de l’esprit Monastique.
Cet esprit qui n’a pour but que d’asservir toutes les facultés de l’ame à l’observance d’une Regle Religieuse, ne pouvoit que donner des bornes aux Sciences, & mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de séparation. Ce n’est pas dans ces lieux, où l’étude des Sciences utiles au monde est purement accessoire, qu’on pouvoit songer que les vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu’elles sont plus aisées à saisir lorsqu’on a des points de jonction ; qu’il étoit essentiel de les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnoître, puisque c’est ordinairement le caractere des erreurs, d’être isolées & inconséquentes.
Ce n’est pas d’une administration des Colleges, semblable à la pratique de la Regle d’un Ordre Religieux, qui oblige également tous les Membres, qu’on pouvoit espérer de diversifier l’instruction, & de la rendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit commander un jour des Armées, ou qui est destiné aux premieres places de la Magistrature, est élevé comme le fils d’un Major de Milice Bourgeoise ou comme le fils d’un Praticien de village. Je ne me plaindrois pas de ce que l’on donnât une bonne éducation aux petits comme aux grands. Je regrette de ce qu’on en donne une également mauvaise à tous.
Ce n’est donc qu’en nous délivrant de cet esprit Monacal, qui depuis plus de deux siecles embarrasse les Etats policés, par des entraves de toute espece, qu’on peut parvenir à établir une base d’éducation générale, sur laquelle portent toutes les instructions particulieres. Cette base ne peut être fondée que sur un systême lié des connoissances humaines, comme l’a dit judicieusement, il y a plus de quinze ans, l’Auteur des Considérations sur les mœurs, puisqu’il est indispensable que toutes les parties de l’instruction tendent au même but.
[ Du nombre des Colleges & des Etudians. ]
Tout se tient dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique ; l’éducation des Particuliers & celle des Colleges, sont relatives à l’institution d’une Nation, & à la constitution même de l’Etat.