Est-il Militaire ou Commerçant ? Est-ce une Monarchie, une République, une Aristocratie, un Etat peuplé ou dégarni d’habitans ? Il est évident que toute police générale, toute opération politique, dépend d’un calcul exact des différentes professions du Clergé, de la Noblesse, du Militaire, des Officiers de Justice, des Commerçans, des Laboureurs, des Artisans, &c.
Par exemple, on demande s’il y a trop, ou trop peu de Colleges en France. La résolution de cette question dépend de savoir s’il y a assez de Laboureurs, assez de Soldats ; s’il n’y a pas trop de Praticiens, s’il y a trop ou trop peu d’Ecclésiastiques, de Gens de lettres ; en un mot, elle dérive de la proportion qui regne ou qui doit regner entre les différentes professions combinées avec leur utilité & leur nécessité. Sans entrer dans un détail qui seroit inutile ici, & en supposant la proportion qui paroît fixée à un centième pour le Militaire, par l’expérience des siecles & des Nations, je réponds qu’il n’y a pas assez de Laboureurs dans un Pays où il y a des terres en friche, & où l’État, assez riche par lui-même pour exporter ses productions naturelles, importe souvent celles de l’Etranger qu’il pourroit fournir.
L’excès n’est point à craindre dans une profession qui nourrit les autres, & qui apporte continuellement des valeurs réelles dans l’Etat, mais il est dangereux dans toutes celles qui ne créant aucune nouvelle valeur, vivent par celle qui les crée.
Est-il besoin pour l’instruction des Peuples & pour le bien de la Religion, qu’il y ait au moins deux cens cinquante mille Prêtres, ou Religieux ou Religieuses dans le Royaume ?
Du temps du Pape Saint Corneille, il n’y avoit dans la Ville de Rome[3] que quarante-six Prêtres, & en tout cent cinquante-quatre Clercs, quoiqu’il y eut un peuple innombrable ; il y en a maintenant plusieurs milliers. Il n’y en avoit pas assez alors, ou il y en a trop présentement. Le nombre des Ecclésiastiques s’est prodigieusement accru dans tous les Pays Catholiques. Quelles fonctions ont-ils donc aujourd’hui qu’ils n’eussent pas dans ces temps florissans de la Religion ?
L’instruction des Procès exige-t-elle ce nombre incroyable d’Officiers & de Suppôts de judicature, qui désolent les Habitans des Villes & des Campagnes. Seyssel, sous Louis XII, comptoit en France plus d’Officiers de Justice, que dans tous les Royaumes de l’Europe ensemble. Ce calcul étoit sans doute exagéré ; mais à quel point ce nombre ne s’est-il pas augmenté depuis ?
N’y a-t-il pas trop d’Ecrivains, trop d’Académies, trop de Colleges ? Autrefois il étoit difficile d’être sçavant, faute de Livres : maintenant la multitude de Livres empêche de l’être. On peut dire, comme Tacite : Ut multarum rerum, sic litterarum intemperantia laboramus[b]. Il n’y a jamais eu tant d’Etudians dans un Royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation : le Peuple même veut étudier ; des Laboureurs, des Artisans envoient leurs enfans dans les Colleges des petites Villes, où il en coûte peu pour vivre ; & quand ils ont fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu’à dédaigner la profession de leurs peres, ils se jettent dans les Cloîtres, dans l’Etat Ecclésiastique ; ils prennent des Offices de Justice, & deviennent souvent des Sujets nuisibles à la Société. Multorum manibus egent res humanæ, paucorum capita sufficiunt.[c]
Les Frères de la Doctrine Chrétienne, qu’on appelle Ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire & à écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner & à manier le rabot & la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les rivaux ou les successeurs des Jésuites[4]. Le bien de la Société demande que les connoissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier, ne s’en acquittera jamais avec courage & avec patience. Parmi les gens du Peuple il n’est presque nécessaire de sçavoir lire & écrire qu’à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre.
On sçait que dans une bonne institution on ne doit pas multiplier l’espece des hommes qui vivent aux dépens des autres, & qu’il faut contenir ces professions dans les bornes du nécessaire. Il semble que dans la pratique on ait adopté la maxime contraire. Bientôt nous n’aurons plus dans le Peuple que de misérables Artisans, des Miliciens & des Etudians.
Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de Colleges, pourvu qu’ils soient bons, & que le cours des études y soit complet, que d’en avoir beaucoup de médiocres. Il vaut mieux qu’il y ait moins d’Etudians, pourvu qu’ils soient mieux instruits ; & on les instruira plus facilement, s’ils ne sont pas en si grand nombre.