Nous vivons de systêmes, d’inconséquences & de lieux communs. Il faut, dit-on, faire le bien ; on n’en peut trop faire, ni trop le multiplier. Les Colleges sont utiles & nécessaires, il ne peut donc y avoir trop d’Etudians. Il est essentiel d’apprendre la Religion, il ne peut donc y avoir trop de Couvens, de Congregations, trop de Retraites, même pour des gens de la Campagne, pour des peres & des meres de famille, qu’il est contre le bon ordre de faire quitter leur maison & leur travail. D’un autre côté, le monde va-t-il mieux ? la société es-elle mieux réglée ? la corruption n’est-elle pas aussi grande & aussi universelle ? Comment accorder ces maux qu’on ne peut se dissimuler, avec les lieux communs qu’on entend tous les jours sur les mœurs plus pures de nos peres qui ne connoissoient presqu’aucune de ces institutions ?
D’autre part, on soutient que les Colleges ne sont ni bien dirigés, ni bien conduits, que les sciences y sont mal enseignées, & l’on ne peut gueres s’empêcher d’en convenir : donc on doit supprimer les Colleges & ne point enseigner les sciences. Les Livres, dit-on, sont le fléau des enfans : on en conclut qu’ils n’en doivent lire aucun. Ainsi s’établissent les opinions extrêmes. La vérité n’est jamais outrée, la raison n’exagere point ; mais il y a une infinité de personnes qui ne distinguent point la nuance des couleurs : tout est blanc ou noir pour eux.
Il est bien étonnant que la politesse & les lumieres du dernier siecle aient pu supporter une éducation aussi informe que la nôtre, en la critiquant sans cesse. L’habitude qui conduit les hommes, la routine des corps, une institution du seizieme siecle, qui n’avoit jamais été réformée & qui étoit irréformable par principe, je le repete, des idées Monastiques en eussent éternisé l’abus & le vice. Ce que l’on fit dans les commencemens pour perfectionner l’éducation, la rendit un peu meilleure alors. C’est précisément ce qui en a perpétué les imperfections & les défauts.
Les Jésuites étoient convaincus que le plan d’études (Ratio studiorum) dressé sous Aquaviva, dans le seizieme siecle, & le foible opuscule de Jouvenci, étoient des chef-d’œuvres de littérature. Attachés à de vieux préjugés, ils étoient les derniers à les quitter, & ils s’opposoient à toute réformation ; ils n’admettoient de Livres que les leurs ; ils n’ont commencé à adopter le Cartésianisme, que quand les autres ont commencé à l’abandonner.
On sort plus aisément des ténebres de l’ignorance, que de la présomption d’une fausse science. La Russie en dix ans a plus avancé dans la Physique & dans les sciences naturelles, que d’autres Nations n’auraient fait en cent ans. Il suffit de voir les Mémoires de l’Académie de Petersbourg. Peut-être que le Portugal qui réforme entiérement ses études, avancera beaucoup plus que nous à proportion, si nous ne songeons pas sérieusement à réformer les nôtres.
Dans les siecles derniers toute l’instruction étoit tournée vers l’étude des Langues ; dans celui-ci la manie du bel-esprit s’est emparé de la Nation, & a dérangé toutes les professions. La société est peut-être devenue plus aimable pour quelques Particuliers ; mais la société générale, l’Etat y a perdu. Son intérêt exige que toutes les professions soient exercées par des hommes capables. Des malades ne s’embarrassent pas que les ordonnances de leurs Médecins soient en épigrammes. On cherche un Avocat qui sache les Loix, & non un bel-esprit. En un mot, le bien de l’Etat demande que chacun s’attache à sa profession ; & si les mœurs ne changent pas, bientôt on ne professera plus véritablement que les arts méchaniques.
Le goût du bel esprit devenu une mode, a banni la science & la véritable érudition, à laquelle on avoit tant d’obligation ; sur le fonds de laquelle nos grands Hommes s’étoient formés, & qui est de beaucoup trop négligée, pour ne pas dire méprisée absolument.
Il se peut faire qu’il y ait dans une Nation des Particuliers très-habiles, & que le gros de la Nation soit peu instruit.
Ce sont les Colleges comparés, qui marquent la somme des lumieres répandues dans les différentes têtes des Citoyens ; mais ce sont les Mémoires des Académies, les bons Livres qui désignent les lumieres de la Nation.
Que l’on compare nos Colleges, dont les méthodes sont vicieuses, avec ceux d’Oxfort, de Cambrige, de Leyde, de Gottingue, qui ont des Livres élémentaires mieux faits que les nôtres ; on verra qu’il est nécessaire qu’un Allemand & un Anglois soient mieux instruits qu’un François. Par la même raison il étoit impossible qu’un Romain bien élevé, qui se façonnoit dans la conversation & dans la société d’un homme respectable, qui plaidoit des causes, qui devenoit Edile, Préteur, Augure, Consul ; qui présidoit au Sénat & commandoit des Armées, ne fût pas un homme supérieur à nos Anglois & à nos François, parce que c’est l’expérience seule qui peut former les hommes.