Mais quand on mettra nos Mémoires de l’Académie des Sciences, en parallele avec ceux de Londres, de Leipsick, &c. nos bons Livres avec ceux des Etrangers, on verra qu’un François qui sera mis de bonne heure sur les bonnes voies, est aussi habile & peut-être mieux instruit qu’un autre ; qu’il a plus d’ordre, de méthode & de goût ; car il faut rendre justice à la Nation Françoise ; elle sera tout ce qu’elle voudra être, ou tout ce qu’on voudra qu’elle soit. Elle a dans tous les genres des exemples & des modeles à opposer à ceux de l’Antiquité. Elle a eu ses Thémistocles, ses Miltiades & ses Periclès, ses Demosthenes, ses Sophocles & ses Aristophanes ; elle les aura encore quand on le voudra sérieusement. C’est l’Etat, c’est la majeure partie de la Nation qu’il faut principalement avoir en vue dans l’éducation : car vingt millions d’hommes doivent être plus considérés qu’un million, & les Paysans qui ne sont pas encore un Ordre en France, comme en Suede, ne doivent pas être négligés dans une Institution : elle a également pour but que les Lettres soient cultivées, & que les terres soient labourées ; que toutes les Sciences & les Arts utiles soient perfectionnées, que la justice soit rendue, & que la Religion soit enseignée ; qu’il y ait des Généraux, des Magistrats, des Ecclésiastiques instruits & capables, des Artistes, des Artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C’est au Gouvernement à rendre chaque Citoyen assez heureux dans son état, pour qu’il ne soit pas forcé d’en sortir.

Pour remplir ces différens objets, il n’est pas nécessaire que l’Etat gêne les Particuliers ni la liberté des Citoyens ; il doit seulement présider à tout, animer tout, lever les obstacles, donner des facilités, des encouragemens à une Nation industrieuse ; &, pour dire ce que je pense, une Nation comme la nôtre (je parle du commun de la Nation) n’a besoin que d’être instruite. Nous avons une infinité de Livres excellens, peu de Livres classiques & élémentaires. Qu’il en soit fait pour les enfans & pour les ignorans, qu’on laisse ensuite agir le génie, qu’on ne gêne pas la liberté des esprits, qu’on inspire l’amour de la patrie & du bien public, & que les talens ne nuisent pas à ceux qui les possedent, quand ils n’en abusent pas.

II y aura des Savans en France, quand la Science sera honorée, & qu’elle ne sera pas toute tournée vers un objet de parti, de cabale & d’intrigue, comme nous avons vu pendant un siecle l’Erudition Ecclésiastique réduite à ce qu’on nommoit l’affaire du temps ; ou, pour mieux dire, à celle du jour. Il y aura des professions quand il y aura des apprentissages réels, & que l’application & les talens meneront à la considération.

Il est aisé de voir que tous ces grands objets tiennent à la Législation, mais il est bon de les remettre sous les yeux d’un Gouvernement sage & prudent, pour marquer toute l’étendue qu’on doit donner à une bonne Institution.

Ce seroit ici le lieu d’examiner à quel âge on doit faire entrer les enfans dans les Colleges ; mais cela dépend de l’âge où l’on doit les en faire sortir pour commencer l’essai des différentes professions : & c’est encore une portion de la Législation qui mériteroit d’être approfondie.

Est-il convenable que l’on s’inscrive à dix ou douze ans dans des Rolles de Milices de terre ou de mer, uniquement pour gagner du tems & obtenir la récompense d’un service que l’on ne peut faire ? C’est une injustice évidente contre ceux qui servent en effet.

Les temps pour la Cléricature & pour la Magistrature, sont fixés par les Loix ; & il semble que l’on n’ait considéré les apprentissages que par rapport à ces professions, comme-si les autres n’en avoient pas également besoin.

Je pense que l’on pourroit déterminer à peu près l’âge de dix ans pour entrer dans les Colleges, & celui de dix-sept ans pour en sortir. Dix-sept ans accomplis est l’âge où les Romains prenoient la robe virile.

On ne parle jamais de l’institution, sans traiter la question de l’éducation publique & de l’éducation particuliere ; mais si l’on avoit de bons Plans d’étude & des Livres élémentaires, peut-être verroit-on que celle-ci deviendroit aussi facile que l’autre, & en ce cas il n’y auroit pas de comparaison à faire. Le lait de la mere vaut toujours mieux pour les enfans que celui des mercénaires.

Un homme de beaucoup d’esprit[5] a dit que le plus grand service que les Sociétés Littéraires pussent rendre aux Lettres, aux Sciences & aux Arts, étoit de faire des méthodes & de tracer des routes qui épargnassent du travail & des erreurs, & qui conduisissent à la vérité par les voies les plus courtes & les plus sûres.