A cette brusque apostrophe le jeune homme balbutia.
--Point de mauvaises défaites, monsieur Paul, vous aimez ma fille, je le sais; et on en jase.
--Croyez bien, capitaine!...
--Allons au fait. Catherine n'a rien, et vous êtes riche; elle est la fille d'un pêcheur, et vous appartenez aux meilleures familles de Saint-Malo; voilà des obstacles invincibles, vous ne pouvez donc pas l'épouser, monsieur Paul. Sachez maintenant, au cas où vous espéreriez la séduire, que si vous ne discontinuez pas vos poursuites, je vous brûlerai la cervelle de ma main, dussé-je me la faire sauter ensuite, foi de Martin!
Kerval était brave, mais il savait aussi à qui il avait affaire; D'ailleurs la pensée d'une séduction ne lui était pas venue; il aimait Catherine loyalement; et quoiqu'il n'eût pas osé encore s'en ouvrir à sa famille, il désirait du fond du cœur pouvoir en faire sa femme. Il répliqua donc:
--Capitaine, je vous demande deux jours pour prendre un parti.
--Monsieur Paul, reprit l'intraitable Martin, il n'y en a qu'un qui puisse me satisfaire, c'est de quitter Saint-Malo à l'instant. Je connais les ruses de l'amour; je sais qu'un père ne saurait les déjouer toutes. Ainsi, filez votre câble par le bout, si vous voulez conserver mon amitié.
--Demain, capitaine, vous aurez ma réponse.
L'entretien en resta là, chacun se réservant d'agir dans le sens de ses inspirations. Le jeune Kerval était décidé à faire intervenir son oncle, Duguay-Trouin, qui se reposait à Saint-Malo des fatigues d'une campagne laborieuse contre les Anglais. Duguay-Trouin était alors capitaine de vaisseau au service du roi; embarqué sur la Dauphine, il avait dans une suite de croisières causé de tels dommages à l'ennemi, que Louis XIV venait de lui envoyer la croix de Saint-Louis avec, des lettres de noblesse, dans lesquelles il était dit «qu'il avait pris plus de trois cents navires marchands et vingt vaisseaux de guerre.» Ce glorieux marin était déjà l'honneur de son arme, l'orgueil de sa patrie. Paul lui confia le secret de sa passion, son entrevue avec Martin, et le désir où il était de terminer l'affaire par un mariage. Duguay hésita d'abord: une alliance entre la bonne bourgeoisie et le peuple ne se contractait pas alors sans difficulté; mais le désir d'obliger son neveu, de se montrer reconnaissant envers son premier compagnon d'armes', triomphèrent bientôt de ses irrésolutions. Il accepta la tâche d'intermédiaire, y employa toute son influence, toute son autorité, et après un long combat il parvint à aplanir les obstacles et à vaincre les répugnances de la famille. Jamais campagne contre l'Anglais ne lui coûta plus de peine. Il ne restait plus qu'à obtenir le consentement de Martin; et ce mariage était pour lui un tel honneur, que ni Paul ni Duguay ne doutaient que la proposition ne fût accueillie avec joie. Duguay-Trouin voulut cependant s'y prendre de manière à enlever la position. Il se rendit lui-même chez son ancien camarade. Aucun honneur ne pouvait flatter autant le capitaine que cette visite: à la vue de Duguay, le bonheur, la reconnaissance se peignirent sur son visage. Le commandant de la Dauphine alla de suite au fait, en marin qu'il était:
--Mon vieux matelot, dit-il familièrement à Martin, je viens te demander ta fille en mariage.