--Non, Monsieur Duguay, ma fille serait malheureuse. On la prend pour sa beauté; mais sa beauté passera, et alors les regrets viendront. Une grande fortune, voilà ce qui rapprocherait les distances; elle ne l'a pas.
--Capitaine, vous poussez trop loin les scrupules, reprit Duguay, ému malgré lui.
--Commandant, je connais les hommes; ma fille serait malheureuse. Il lui faut une dot, et voici ce que je propose: Avec le peu qui me reste, je vais armer un corsaire. On me connaît à Saint-Malo, on sait comment je conduis la course. Dans huit jours je pars, dans trois semaines je serai de retour. Si je rapporte une dot à Catherine, le mariage se fera; sinon... à la garde de Dieu.
Duguay-Trouin essaya en vain de détourner Martin de son projet: le capitaine demeura inflexible, et il fallut en passer par ce qu'il voulait. La famille du jeune homme comprenant la noblesse de pareils scrupules, se prêta à tous les délais. Martin arma son corsaire, le Furet, portant huit canons, et, sept jours après, il sortit du port de Saint-Malo. Paul Kerval voulait s'embarquer comme volontaire; Martin s'y refusa. C'était assez de chances pour sa pauvre Catherine que d'avoir à trembler pour son père et pour une entreprise d'où dépendait son bonheur. Le capitaine semblait d'ailleurs certain du succès; jamais il n'avait eu une pareille confiance dans son étoile: quand il embrassa sa fille sur le môle, il était rayonnant de joie.
--Dieu sera juste! dit-il; il se déclarera pour cet ange. Pendant un mois on fit des vœux à Saint-Malo pour le retour du Furet, mais sans s'inquiéter sur son sort. C'était le délai que Martin, avait demandé. Au bout de ce temps, les deux pauvres femmes qu'il avait laissées commencèrent à craindre pour lui; on connaissait son exactitude en toutes choses. Chaque matin, Catherine et Gertrude allaient, sur la jetée la plus avancée, voir si le Furet ne paraissait pas à l'horizon. Paul s'y trouvait, et quand tout espoir était évanoui, les deux amants confondaient leurs larmes. Deux mois, trois mois se passèrent ainsi sans nouvelles. Pour tromper les douleurs de la fille et de la nièce, on inventait des explications ingénieuses; on disait que Martin, ne rencontrant rien dans les mers d'Europe, était allé tenir croisière aux Antilles. Gertrude et Catherine se rattachaient à ces dernières lueurs d'espoir et se trouvaient moins malheureuses.
Un matin pourtant, avant l'heure de leur promenade habituelle sur la jetée, elles virent entrer chez elles Duguay-Trouin qui arrivait de Versailles, où le roi lui avait fait le plus grand accueil. Il salua tristement ces dames, s'assit; et tirant de sa poche, un journal anglais, le Navy-Inquirer, qui était parvenu au ministère de la Marine, il leur lut ce qui suit, au milieu de leurs larmes et de leurs sanglots:
Portsmouth, 15 septembre.
«La frégate de S. M. Britannique le Swallow, de 50 canons, a rencontré, il y a huit jours, dans les eaux de la Manche, un petit cutter français armé de huit canons, qui trouvait, par un gros temps, affalé sur la côte entre les Sorlingues et le cap Lizard. A la vue de la frégate, le cutter essayé de fuir en se couvrant de voiles; mais la marche supérieure du navire de S. M. lui a bientôt enlevé tout espoir de se dérober à notre poursuite. Arrivé par le travers du cutter, le Swallow lui a fait le signal d'amener, en appuyant la démonstration d'un coup de canon. Au lieu de répondre, comme on s'y attendait, le petit navire a riposté de toutes ses pièces et nous a tué plusieurs hommes. Il a donc fallu user de représailles. En trois bordées, le cutter désemparé a fait eau de toutes parts. Le Swallow à mis alors ses embarcations à la mer pour sauver au moins l'équipage; mais au moment où la grande chaloupe accostait la prise, une explosion s'est fait entendre: c'était le cutter qui sautait en brisant et engloutissant la chaloupe. Dans cet abordage, la frégate à perdu vingt hommes. De l'équipage du cutter français on n'a pu sauver que deux matelots, les nommés Chauvin et Benoit. D'après leur rapport, le cutter se nommait le Furet, corsaire de Saint-Malo.»
Quand cette lecture fut achevée, et que la douleur des deux femmes se fut un peu calmée, Duguay-Trouin ajouta:--Madame Martin, c'est à vous maintenant que je demande votre fille Catherine, pour mon neveu Paul Kerval. Le mariage se fera après l'expiration du deuil.
La pauvre Gertrude ne put que se jeter dans les bras de sa fille, en fondant en larmes. Trois ans après, Mme Paul Kerval venait attendre, sur le même môle de Saint-Malo, son mari, qui avait fait partie de la brillante expédition de Rio-Janeiro, si heureusement conduite par Duguay-Trouin. Quand la distribution du butin, estimé à vingt-cinq millions, se fit parmi les équipages, le brave commandant dit à son neveu: