Les assaillants se précipitèrent vers les ouvertures par lesquelles leurs ennemis pouvaient sortir; ils espéraient les surprendre, les enfermer, les forcer à capituler. Malheureusement le capitaine espagnol avait entendu le premier, cri du timonier; et, pressentant le péril, il s'était élancé vers ses armes, avait rallié ses officiers et gagné le gaillard d'arrière. Les matelots, de leur côté, étaient parvenus à s'ouvrir un chemin, et se rangeaient en bataille sur l'avant. Les forces étaient à peu près égales de part et d'autre. Aussi le combat prit-il le caractère d'une boucherie. La nuit empêchait de distinguer les amis des ennemis, et plus d'un coup, porté par les Malouins vint frapper des compagnons d'armes. Pendant une heure environ on lutta ainsi à l'aveugle. Martin venait de recevoir un coup de sabre qui, en lui fendant la joue, avait fait sauter un œil de son orbite. Il gisait évanoui le long des bastingages. Son jeune et vaillant second prit le commandement et sut maintenir ses avantages.

Quand les premières lueurs du jour vinrent à poindre, le spectacle était des plus douloureux, mais il constatait le triomphe des Malouins. Dix Espagnols seulement survivaient à ce massacre nocturne. Vingt-cinq hommes du Renard étaient tués ou hors de combat. Le pont ne formait plus qu'une mare de sang. Le capitaine espagnol était mort bravement à son poste. Au moment où Martin reprit ses sens, l'affaire était terminée, le succès acquis. Les restes de l'équipage espagnol s'étaient résignés; ils travaillaient avec les vainqueurs à débarrasser le pont des cadavres qui l'encombraient. On avait cherché dans toutes les directions si le Renard flottait encore, il avait disparu: la mer l'avait sans doute englouti. On savait le nom du bâtiment capturé, sa destination, son chargement; c'était le San-Josef qui venait de Porto-Bello avec des lingots d'or et des marchandises d'un grand prix, l'un des plus gros et des plus riches galions qu'eussent jamais attendus les négociants de Cadix.

Martin écouta tous ces détails, et, malgré la perte de son sang, malgré l'horrible blessure qui lui partageait le visage et lui coûtait un œil, il parut renaître au récit qu'on lui faisait. A peine souffrit-il que l'on pansât sa blessure et qu'on lui arrangeât tant bien que mal un lit sur le pont. Malgré la fièvre, malgré là souffrance, il voulut commander le navire et le conduire à Saint-Malo. Quarante jours après son départ il y rentrait avec sa prise. A peine arrivé, il écrivit le billet suivant:

«Madame,

«Me voici avec un galion de plus et un œil de moins: il m'est plus facile de vous offrir le premier que de recouvrer le second; Voyez si ce que j'ai gagné peut compenser ce que j'ai perdu.

«Consentez-vous à me recevoir?

«Martin.»

L'entrevue fut accordée; mais il paraît que le résultat n'en fut pas selon les vœux du capitaine, car, au retour, il disait à sa femme:

--Gertrude, choisis une marraine pour Catherine. Et surtout que le baptême soit flambant. C'est le San-Josef qui paye les dragées.

Gertrude fut heureuse ce jour-là. Elle avait un mari borgne et manchot, mais un mari, fidèle désormais.