Tant mieux! s'écria-t-il, l'Anglais payera les dragées. Il fut convenu alors, qu'une croisière aurait lieu avant la cérémonie, et que la dixième partie du butin serait consacrée à en faire quelque chose de fabuleux destiné à laisser des souvenirs dans la population de Saint-Malo: Comme la campagne, pouvait être longue, la petite Catherine fut ondoyée, et Martin ne songea plus qu'à se mettre en mesure de paraître dignement devant l'ennemi.

Le capitaine du Renard était en première ligne parmi les croiseurs du littoral armoricain, il venait après Duguay-Trouin, et marchait presque son égal. Les meilleurs marins briguaient l'honneur de s'embarquer avec lui; Toutes ses sorties avaient été fructueuses, et de magnifiques parts de prise les avaient couronnées; On savait que Martin était juste pour ses hommes, et qu'il se serait fait un scrupule de s'approprier la moindre portion de ce qu'ils avaient vaillamment gagné. Ces qualités ralliaient autour du capitaine d'excellents équipages, des matelots de choix, intrépides, dévoués. Au premier signal, ils accouraient, et en vingt-quatre heures Martin pouvait mettre l'agile cutter en état de tenir la mer. Le départ suivait ainsi de près l'ordre de l'armement, et les indiscrétions étaient déjouées. Cette fois les choses furent conduites avec une célérité et une activité plus grandes encore. Une demi-journée suffit pour concevoir le projet et l'exécuter. Le Renard dérapa dans la nuit même.

Cette croisière avait une double importance aux yeux du capitaine Martin; il y poursuivait plus d'une conquête. Aussi jamais ne se montra-t-il plus vigilant, plus attentif. Il ne remettait à personne le soin de surveiller l'horizon pour voir s'il ne recelait pas dans ses profondeurs quelque riche capture. Pilote habile de ces parages, il savait quel vent devait lui amener, des victimes et dans quelle direction les courants, si rapides en Manche, portaient les bâtiments. Une semaine pourtant se passa sans qu'aucune voile marchande se fût présentée. Des bateaux caboteurs, des barques de pêche, rien qui valût un abordage. Il faut dire que l'audace des corsaires malouins avait épouvanté le commerce anglais, et que peu de navires osaient s'aventurer dans cette mer étroite. On l'avait trop battue; le poisson avait fui ailleurs. Jamais Martin n'avait vu son impatience si mal servie. On se trouvait alors dans la belle saison, et des calmes ou des brisés folles enchaînaient le cutter sur les mêmes eaux. C'était à se désespérer.

Au risque de tomber entre les mains de bâtiments de guerre, Martin résolut alors d'aller chercher du butin sur un autre théâtre. Il avait entendu parler des galions espagnols qui revenaient de Porto-Bello ou de la Vera-Cruz, et s'en allaient verser à Cadix les trésors métalliques du Mexique et du Pérou. L'idée de ces prises enflammait depuis longtemps sa pensée. Ces galions étaient, à la vérité, armés de quelques canons, et montés par un nombreux équipage; mais on avait sur le Renard six caronades d'un fort joli calibre et soixante lurons qui ne comptaient jamais leurs ennemis. Martin n'était pas très-versé dans les calculs nautiques; mais il avait auprès de lui, comme second, un jeune homme plein de science et très au fait de la navigation hauturière. Le cutter fit donc route vers le sud en se dirigeant de façon à placer sa croisière entre les Açores et le détroit de Gibraltar; chemin obligé des convois qui arrivaient des Indes occidentales.

Si le Renard n'était pas imposant comme dimension; il avait, en revanche, des qualités solides; il effleurait la vague et, au lieu d'en recevoir le choc, il la coupait avec une agilité merveilleuse. Il avait, comme disait Martin, fait un pacte avec la tempête. Par le travers du golfe de Gascogne, le bâtiment fut mis à une rude épreuve: un ouragan affreux l'assaillit, et, pendant trois jours, il fallut fuir devant les éléments déchaînés. Le Renard lutta d'abord avec succès: mais les vents devenaient à chaque instant plus furieux, la mer plus terrible. La mâture, fort élevée, comme dans tous les bâtiments destinés à la course, souffrait horriblement, et dans un coup de tangage le grand mât se fendit et vola en éclats. Ce fut un cruel moment; la résolution de l'équipage empêcha seule qu'il ne fût fatal. On coupa les agrès qui retenaient les débris, on courut aux pompes pour vider l'eau qui s'était introduite dans la cale. L'un des canons, ayant rompu ses amarres, venait de briser le sabord; on eut toutes les peines du monde à le retenir. Le soir du troisième jour, le Renard, naguère si coquet et si fringant, n'était plus qu'un bâtiment désemparé, flottant sans voiles à la merci de l'onde, et c'est à peine si les bras de ses soixante hommes pouvaient affranchir une énorme voie d'eau qui venait de se déclarer.

Le capitaine Martin se sentait ébranlé: jamais son courage n'avait été mis à une plus rude épreuve. La tempête semblait se calmer à mesure que la nuit s'avançait; mais que faire avec un navire sans mât, avec un équipage employé tout entier au travail des pompes? Sa plus favorable chance était alors de pouvoir regagner, tant bien que mal, Saint-Malo pour y réparer ses avaries. Or, quel échec et quelle humiliation! Rentrer les mains vides quand on s'était tant promis! Renoncer à des rêves de galanterie, à des projets de fête, à la perspective d'une fortune nouvelle! C'était pénible et pourtant forcé. On ne pouvait rien se promettre de plus dans l'état désespéré où l'on se trouvait.

Martin faisait ces tristes réflexions sur le pont du cutter. Assis sur le couronnement, la tête appuyée dans ses mains, il en était venu à former les plus noirs projets, et allait se laisser glisser à la mer pour éteindre ses douleurs dans un suicide furtif, lorsqu'en levant les veux il crut voir, à peu de distance, une masse noire et opaque glisser sur les eaux. C'était un monstrueux navire: personne à bord du Renard ne l'avait aperçu, tant la confusion était grande. A l'instant. Martin prit son parti. On ne pouvait reconnaître à quelle nation appartenait ce bois flottant; mais la France étant en guerre avec presque toute l'Europe, il y avait peu de chances de se tromper. Dans tous les cas, ami ou ennemi, il venait à propos; c'était ou un moyen de sauvetage ou une prise. Sans bruit, sans tumulte, le capitaine du Renard rassembla ses hommes et leur dit:

«Camarades, nous avons un mauvais plancher sous les pieds; en voici un autre qui paraît plus solide; il faut qu'il soit à nous avant deux heures. Chacun à son poste, et que tout le mondé fasse son devoir!»

Le cutter né pouvait plus gouverner assez lestement pour que l'abordage de bâtiment à bâtiment fût praticable. Malgré l'état de la mer, Martin résolut de tenter un abordage avec ses chaloupes. Le navire en vue était à la cape et ne faisait que peu de chemin;-son attitude prouvait qu'il n'avait pas aperçu le corsaire. Tout dépendait de la célérité de l'attaque, du silence des hommes, de la rapidité de leurs mouvements. En moins de cinq minutes, les embarcations se trouvaient à flot; les marins, armés jusqu'aux dents, s'étaient répartis dans chacune d'elles. Comme le sort du Renard était compromis par l'interruption du jeu des pompes, tout le monde l'abandonna, sauf à y retourner après l'expédition. Les chaloupes se dirigèrent vers la masse flottante, et arrivèrent par son travers sans que personne à bord parût s'émouvoir: Cela s'expliquait. Le timonier seul était resté sur le tillac; un navire à la cape n'a plus de manœuvre à faire; l'équipage se reposait. Cette circonstance servit Martin au delà de ses souhaits. Le premier, il monta sur le pont et courut aux écoutilles. A sa vue, le marin placé au gouvernail fit résonner un magnifique caraco, qui dénonçait la nationalité du bâtiment surpris.

--Amis, c'est un Espagnol! s'écria le capitaine du Renard. Vive la France!