Les dragées du baptême.
Gertrude, devenue madame Martin, s'accommoda parfaitement de sa position nouvelle. Le mariage dissipa bien vite les rêves romanesques de la jeunesse. C'était d'ailleurs une personne pleine de sens et élevée par son père dans des principes d'honneur. Le sacrifice que son mari lui avait fait, l'action héroïque dont elle était cause, sa mutilation même, étaient autant de liens qui l'attachaient à lui; elle devint une excellente femme, et le sentiment fugitif que lui avait inspiré le jeune Duguay se changea en bonne et franche amitié.
Il faut dire que Martin était désormais l'un des personnages importants de Saint-Malo. Avec l'argent qui provenait des dépouilles du Hollandais, il avait acheté un cutter armé de six canons, et qui portait écrit sur son couronnement ce nom peu poétique, le Renard. Duguay-Trouin montait la Gloire, Martin, le Renard, et plusieurs fois ils opérèrent en commun.
Diverses prises avaient suivi la première, et Martin le pêcheur était alors pour tout le monde le capitaine Martin. Ce n'était plus l'homme que nous avons vu, au début de cette histoire, vêtu de ratine brune et coiffé du bonnet de laine. Le costume avait changé avec la fortune. Envers sa femme surtout il se montrait magnifique. Rien n'était assez beau, assez brillant pour elle. La fille du voilier éclipsait par sa toilette les plus brillantes dames de la ville. Tout ce que les prises renfermaient de précieux, les mousselines, les cachemires de l'Inde, les perles, les beaux tapis, passaient d'abord sous ses yeux: madame Martin faisait son choix, et le capitaine se fâchait quand elle se montrait trop discrète.
La prodigalité était la qualité dominante de ces corsaires bretons, et personne ne la poussait plus loin que le capitaine Martin. Pendant qu'il séjournait à terre, ses équipages trouvaient chez lui table ouverte. Toutes les semaines il donnait un gala qui rappelait les fêtes de Gamache. Les vins les plus exquis, les mets les plus recherchés figuraient sur sa table. Un luxe étrange régnait dans sa maison, qui semblait meublée aux dépens de l'univers entier. On y voyait des étoffes de tous les pays, des curiosités des quatre parties du monde, des armes de prix, des objets qui auraient figuré avec honneur dans des musées ou dans un cabinet d'artiste. Martin, enfant de pêcheur, attachait un grand prix à ces bagatelles, et Gertrude possédait ce sentiment fin et délicat que les femmes apportent en toute chose. Seulement celle-ci avait de plus que son mari la prévoyance de l'avenir. Au milieu de ces dépenses folles, elle ne pouvait retenir ses regrets. Elle savait que la mer est capricieuse et qu'elle a ses bons et ses mauvais jours. Parfois elle conseillait l'économie à Martin; mais celui-ci riait de ces appréhensions et semblait résolu à lasser la fortune en gaspillant ses dons..
Cet ennui n'était pas le seul que le capitaine causât à sa femme. On a vu qu'il n'avait rien de séduisant; et la course, en le rendant manchot, ne l'avait pas embelli. Cependant Martin affichait des prétentions aux conquêtes galantes. Généreux et prodigue, il pouvait jeter le mouchoir à ces beautés faciles qui ne tiennent jamais rigueur à la richesse. Mais le capitaine visait plus haut: il voulait séduire, il voulait plaire. Duguay-Trouin, devenu son ami, lui donnait en vain les conseils les plus sages; Martin faisait semblant de s'y rendre; mais le naturel reprenait bientôt le dessus. Gertrude se résignait; elle allait être mère. Les devoirs de la paternité devaient, elle l'espérait du moins, influer sur le caractère de son mari, lui rendre ses habitudes de prévoyance et de fidélité.
Parmi les femmes que le capitaine avait rencontrées sur son passage, il en était une surtout qui avait fait une vive impression sur lui. On la nommait madame Durbec; elle était veuve d'un riche armateur de Saint-Malo, déjà mûre, mais conservée admirablement, au moyen de cet art qui est à l'usage des coquettes. Les plus grands falbalas, les plus majestueux panaches entraient dans ses atours; cela suffisait pour fasciner Martin. Sa ferronnière était placée de façon à donner plus d'éclat à des yeux noirs, déjà fort brillants par eux-mêmes. Les yeux noirs sont en général fort goûtés des écumeurs de mer: ils se rattachent à tous les souvenirs de la course. Ceux-ci allumèrent un incendie dans le cœur du Malouin. La pauvre Gertrude n'avait que de magnifiques yeux bleus pleins de dévouement et de tendresse: madame Durbec exprimait l'effronterie, et la passion sensuelle dans les moindres mouvements de ses yeux noirs. L'orgueil, d'ailleurs, s'en mêla; il poussa l'homme du peuple vers la grande dame; Gertrude fut sacrifiée.
Cependant la veuve de l'armateur était trop rusée pour livrer sur-le-champ la place au corsaire. Martin n'avait encore que les abords de la place, et madame Durbec les défendait avec un talent qui témoignait une grande expérience. C'était chaque jour de petits cadeaux offerts avec un acharnement que rien ne pouvait rebuter. Quand l'objet n'était pas assez considérable pour emporter un engagement formel, la veuve acceptait elle refusait quand le prix du cadeau pouvait la compromettre d'une manière définitive. Pendant un mois elle joua ce jeu qui impatientait le corsaire, il n'est sorte de ruse qui, des deux parts, ne fut employée; mais le forban avait trouvé son maître. La veuve tint en échec le capitaine, et pour parler la langue des marins; elle garda sur lui les avantages du vent. Cette passion, ainsi alimentée et contenue, prit chez Martin un caractère d'obstination qui menaçait d'aller jusqu'à la démence. Elle était devenue une idée fixe; et si la veuve n'avait uni la résolution de Judith à l'adresse de Dalila, quelque violence aurait pu s'ensuivre. Mais madame Durbec n'avait peur de personne, pas même d'un chef de flibustiers.
Cette intrigue était dans toute sa force quand Gertrude accoucha d'une fille, jolie enfant qui fut nommée Catherine. Désormais la mère avait un appui contre le délaissement, et, dans tous les cas, une consolation. Martin apporta à cet événement la chaleur qu'il mettait en toutes choses. La vue de son enfant le ravissait; ses premiers cris le remuèrent jusqu'à l'âme. Il la comblait de caresses, il était aux anges: la jeune mère se rassura au spectacle de ces témoignages d'amour. La paix semblait revenue dans le ménage; mais cette diversion dura peu: la passion oubliée reprit bientôt le dessus avec une force nouvelle, et le manège de la coquette recommença.
Martin, cependant, au milieu des combinaisons stratégiques que lui inspirait le désir de vaincre, crut avoir trouvé un moyen d'en finir. Le baptême de sa fille allait avoir lieu: il résolut de lui donner madame Durbec pour marraine. Ce titre, en dehors de la familiarité qu'il autorisait, lui offrait une occasion de continuer son système de séductions sur une grande échelle. Dans un jour pareil, tout s'offre, tout s'accepte, les présents les plus riches comme les plus vulgaires: c'est l'usage, il faut le subir. Ainsi calcula le capitaine; et, sans consulter sa femme, il en fit l'ouverture à la belle veuve, qui donna sans hésiter son consentements. On songea donc au baptême; mais un long séjour à terre avait épuisé les coffres du corsaire: il lui restait à peine quelques milliers d'écus disponibles.