Fatmé, au milieu de cet abandon, raconta son histoire à son amant. Elle était chrétienne. Fille du prince qui gouvernait l'oasis de Syouah, elle s'était vu enlever à l'âge de treize ans par le cheik des Hennadis, et depuis lors elle avait vécu dans le désert sans que son père pût savoir ce qu'elle était, devenue. Cette vie lui était odieuse: à tout prix elle voulait en sortir, et pourtant son esclavage avait duré huit ans. Dès qu'elle avait vu le Français, elle avait jeté les yeux sur lui pour sa délivrance. Elle l'aimait ainsi à un double titre. Maintenant ils allaient regagner l'oasis, qui n'était plus qu'à une journée de distance; et là le père, enchanté de revoir son enfant, bénirait leur union. Les tribus de Syouah étaient nombreuses, elles pouvaient se défendre contre tous les cavaliers hennadis. Roquet devait d'ailleurs être le plus heureux des hommes. Il aurait des dattes et du riz à discrétion, une belle maison, des chevaux, des troupeaux, et, à la mort du prince, il régnerait sur les peuplades de l'oasis.
Notre héros écoutait ce récit avec une satisfaction mêlée d'orgueil. Il lui en coûtait sans doute de renoncer à la France et à la soixante-neuvième demi-brigade, qu'il appelait sa patrie; mais être prince du désert, époux d'une princesse dont il avait apprécié les charmes; avoir tout en abondance, vivres, et chevaux; passer du grade de fifre à celui de gouvernement: tout cela formait une perspective capable d'adoucir bien des regrets et d'opérer une diversion puissante à l'amour du sol natal. Roquet n'y résista pas: les fumées du commandement lui montèrent à la tête; et pour récompenser la belle Fatmé du sort qu'elle lui faisait, il lui prodigua les métaphores orientales accompagnées de témoignages moins équivoques de sa satisfaction. On fit des plans pour l'avenir. Roquet voulait que ses sujets fussent heureux, et il se promettait déjà de les constituer en république une et indivisible. Fatmé le laissait déraisonner tout à son aise et riait comme une folle quand elle ne le comprenait pas.
Cependant il fallait partir et profiter de quelques heures de nuit pour se rapprocher du terme du voyage. Notre héros s'y résigna, et bientôt le sable fut de nouveau soulevé par le galop de leurs montures. Le lendemain la chaleur était encore vive, mais tolérable. Le vent avait passé au nord; il tempérait les ardeurs du soleil. Malgré toute la vitesse de la marche, ce fut seulement vers le soir qu'ils aperçurent la forêt d'oliviers qui marque la limite de l'oasis de Syouah. On ne saurait se faire une idée du contraste qu'offre cette verdure avec la partie aride du désert; Les yeux fatigués, de la monotonie des perspectives, se reposent avec douceur sur ces massifs d'arbres qui attestent le retour de la vie végétale. Les animaux, eux-mêmes reconnaissent de loin la brise qui traverse les archipels féconds que la nature a semés sur cette mer de sables. A mesure que l'oasis se rapprochait des deux fugitifs, les cimes de ses bois, se découpaient mieux sur l'horizon et tranchaient d'une manière plus vive avec l'azur du ciel. Roquet était dans l'enthousiasme; il se voyait roi de cet Éden et trouvait que, vu à cette distance, son royaume avait un fort bel aspect.
Le retour de la fille du prince ou émir de Syouah produisit dans l'oasis une sorte de révolution. Depuis longtemps on la croyait morte. On lui fit donc une réception magnifique, et Roquet en partagea les honneurs. Vingt moutons furent tués, et plusieurs saluts de mousqueterie témoignèrent de la joie publique. Quoique la poudre soit un objet rare dans ces déserts, la tribu se piqua, d'honneur. Le vieux père de Fatmé voulait que les choses se fissent dans toutes les règles. Quand sa fille lui parla de ses amours avec l'artiste français et des circonstances de leur fuite, l'émir commença par trouver que l'aventure avait été conduite d'une manière un peu leste; mais, en père de comédie, il finit par s'apaiser. Il était cophte, chrétien par conséquent: la religion n'était pas un obstacle à cette alliance. Seulement il voulut que la cérémonie nuptiale légitimât ce qu'elle n'avait pu précéder. Il fut convenu que, dans la semaine suivante, le mariage serait célébré dans une chapelle bâtie sur les ruines mêmes du temple de Jupiter Ammon, et près de la source connue dans l'antiquité sons le nom de: source du Soleil.
Au jour désigné, toute la population de l'oasis, au nombre de deux mille âmes, se trouvait réunie dans l'enceinte de ces ruines imposantes, désignées dans le pays sous le nom d'Omm-Beydah. Une portion seulement de l'ancien temple est encore debout; mais il est facile de reconnaître la double enceinte qui l'enveloppait dans une étendue de trois cents mètres. Le style du monument est égyptien, et les débris qui jonchent le sol ont aussi ce caractère. On y rencontre des restes de chapiteaux en forme de lotus, et plusieurs tronçons de ces colonnes à cannelures qui abondent dans les temples de l'Égypte moyenne. Toutes les décorations qui ornent ces décombres, sculptures, revêtements, rinceaux, frises, entablements, peintures, l'ordre et la disposition des constructions, la nature des matériaux, rappellent les édifices de la vallée du Nil et accusent la même origine. Seulement le temple de Jupiter Ammon, assis sur un plateau de calcaire coquillier, semble avoir beaucoup plus souffert que les autres de l'action du temps. La base friable sur laquelle il repose a compromis sa conservation. Que de souvenirs se rattachent pourtant à son existence! C'est en marchant vers ce temple, si célèbre alors, et au moment de s'emparer des richesses qu'il renfermait, que l'armée de Cambyse fut dévorée tout entière par le vent du désert et abandonnée par ses guides à la colère des dieux. C'est dans ce temple qu'Alexandre vint en personne faire constater sa généalogie et arracher aux prêtres du lieu la déclaration solennelle qu'il était fils de Jupiter. Roquet allait figurer dans la même enceinte, à la suite d'Alexandre et de Cambyse, sans avoir ni l'ambition de l'un ni la cupidité de l'autre. Son histoire devait aussi faire moins de bruit que la leur.
Quand il parut avec sa brune fiancée, des cris de joie s'élevèrent de toutes parts. Roquet était naturellement bon prince: il répondit de son mieux aux effusions de ses sujets. L'émir était vieux: son gendre devait naturellement lui succéder, et le fifre, français préludait à son pouvoir futur. Quelques ablutions avec l'eau de la source du Soleil servirent de prélude à la cérémonie. Elle fut achevée dans la chapelle, où officia, d'après le rite local, un prêtre cophte à demi aveugle. Un voile jeté sur la tête des deux époux marqua le moment de leur union, qui fut célébrée par de nouveaux cris. Un repas, aussi somptueux que le permettaient les ressources de la localité, acheva de donner à la fête le caractère le plus brillant elle plus inouï. Le pilaw de riz fut prodigué; des distributions gratuites de dattes répandirent l'abondance dans toute la population, et Roquet monta ce jour-là sur un trône entouré de l'affection unanime. Il réservait cependant une surprise à ses sujets. Quand le soir fut venu et que l'ombre eut répandu quelque fraîcheur, il demanda le silence à la foule, tira son fifre de sa poche et se mit à exécuter une composition musicale tempérée par des mélodies expressives. Il faut renoncer à décrire l'effet produit par le magique instrument; l'enthousiasme était au comble, l'ivresse n'eut plus de bornes. Séance tenante, le vieil émir abdiqua en faveur de son fils d'adoption, et l'artiste put s'intituler Roquet Ier, prince de l'oasis de Syouah.
Fatmé et lui régnèrent dès lors, et non sans gloire. Il fallut d'abord se défendre contre la tribu des Hennadis, qui voulait tirer vengeance du rapt fait à son cheik. Syouah, heureusement, est une ville fortifiée. Située sur un rocher conique, elle est en outre, fermée par un mur de cinquante pieds de hauteur dans lequel, douze portes ont été pratiquées. Pour des troupes pourvues d'artillerie, ce n'était sans doute pas là un obstacle; contre les cavaliers du désert ce rempart suffit. Les Hennadis vinrent chevaucher autour de Syouah en poussant leurs cris habituels; mais quand ils virent Roquet et ses guerriers prêts à les coucher en joue du haut de leurs parapets, ils comprirent, que le jeu avait quelque danger et transigèrent. On parla alors d'une rançon pour Fatmé, et les plénipotentiaires la fixèrent à dix chameaux et trente moutons. Roquet ne voulait entendre à rien; heureusement, le vieil émir lui persuada que ce n'était pas payer trop cher, l'avantage d'être à l'abri de toute surprise. Le pacte fat donc conclu et l'indemnité acquittée. Il ne restait plus aux deux époux qu'à couler des jours sans nuages.
Faut-il le dire? A peine Roquet eut-il assuré sa situation, que le mal du pays le gagna. Souverain à Syouah, il se prit à regretter le temps où il n'était que simple fifre dans la soixante-neuvième. L'ingrat! Sa femme lui avait pourtant apporté en dot l'une des sept merveilles du monde, le temple de Jupiter Ammon; il avait de paisibles sujets qu'il conduisait au fifre, et qui ne lui demandaient pas d'autres droits; ses greniers regorgeaient de dattes et de riz, ses jarres étaient toujours pleines d'huile. Que demandait-il donc, cet infatigable ambitieux? Hélas! la patrie, même au prix de la misère. Roquet avait de bons sentiments; il chassa d'abord cette pensée. Pour se distraire, il voulut se livrer à des réformes et donner à ses sujets une foule de libertés politiques. Personne ne le comprit, et tout marcha comme d'habitude. Roquet insista: il avait vu des clubs en France; il tenait à importer ce bienfait dans l'oasis. Pour obtenir que les notables se réunissent sous sa présidence, il attacha comme prime une ration de dattes à leur présence dans l'assemblée. On y vint pour manger la prime; mais ce fut tout. Battu de ce côté, notre prince-troubadour chercha d'autres délassements. L'oasis comptait quelques jolies femmes. Comme souverain et comme Français, Roquet crut leur devoir ses hommages. Mais là il rencontra une lionne. Fatmé était jalouse, et le moindre soupçon d'infidélité amenait des tempêtes dans le ménage. Pendant quelques années, notre héros prit patience; mais de jour en jour, l'oasis, sa femme, sa royauté, l'ordinaire des dattes et du riz lui pesaient davantage. Enfin l'explosion eut lieu:
--Ah! c'est de ça qu'il retourne, se dit-il un matin. Je veux rendre mes sujets libres, et ils préfèrent demeurer de vils esclaves. Je veux inculquer à mes sujettes les principes de la galanterie française, et mon démon de femme s'avise de trouver cela mauvais. Au diable la patrie des chameaux et des dromadaires; j'en ai suffisamment. Un peu qu'un fifre de mon talent se laissera mettre en disponibilité! Roquer, mon ami, il est temps de quitter ce pays de crocodiles! La France l'appelle, mon garçon, la belle France, pays des arts et du riquiqui. En marche et vivement!
Vers les derniers jours de juillet 1801, la garnison du Caire, à la suite de la capitulation signée entre le général Belliard et le général anglais Hutchinson, se disposait à s'embarquer sur le Nil. Des bâtiments attendaient ces troupes dans la rade d'Aboukir, pour les transporter en France. Après une lutte héroïque, attaqués d'un côté par une armée d'Anglo-Cipayes, de l'autre par des flots de cavalerie turque conduite par le grand vizir, décimés par une peste affreuse, sans communication avec Menou, qui occupait Alexandrie, les Français avaient du cesser une lutte inégale et inutile, pour accepter les conditions honorables qui leur étaient offertes.