--Je l'avais déjà remarque, répliqua le médecin de province: le coffre n'est pas fort.
--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable! diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'aime pas cette toux-là.
Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la journée au coin du feu; les forces lui revenaient à vue d'œil, sa convalescence marchait à pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractère périodique. Les accès n'en étaient ni longs ni fréquents, mais ils se succédaient avec régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient. Quoique le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les ardeurs de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite désirable et avait conservé un peu d'accélération. Ces symptômes inquiétaient le docteur: mais ils semblaient si peu graves auprès de ceux dont la nature et l'art venaient de se rendre maîtres, que personne au château ne s'associait à ses inquiétudes.
Peut-être la jeunesse d'Emma aurait-elle été plus forte que ces secousses, si un tourment moral ne fût venu les aggraver. La scène du pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis étaient pour elle l'objet d'un désespoir désormais sans fin. Le dernier voile venait de tomber; plus de rêve, plus d'illusion possible. Lutter contre des instincts si enracinés ou en supporter les tristes conséquences étaient deux perspectives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagé le mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fière pour subir la tyrannie du calcul et trop résignée pour la combattre. Entre les deux écueils, il n'y avait qu'une ligne à suivre, celle de l'oubli du passé. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait rentrer dans le monde réel après avoir longtemps poursuivi des chimères.
Une barrière, cette fois infranchissable, s'élevait entre elle et son cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le cœur de la jeune fille et y prendre un caractère formel sans y occasionner de profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa douleur, mais sa souffrance n'en était que plus vive. Décidée à laisser ignorer à Paul le motif réel qui l'éloignait d'une union longtemps désirée, elle était obligée de se retrancher derrière le chapitre des subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du médecin, enfin d'employer mille ruses qui répugnaient à ses habitudes nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité, elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le même sourire et de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bonté l'emportait toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Muller; elle aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la plus légère partie sur les autres.
C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison, autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux et les courtes journées. La Meuse était devenue le siège d'un brouillard permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois, couvrit le château, d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La nature prenait le deuil comme le cœur d'Emma. A peine, de loin en loin, se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la pureté ni la transparence accoutumées.
L'influence de la saison agit sur la santé de la jeune fille de la manière la plus funeste; les symptômes qui avaient alarmé Muller reparurent: la toux devint plus fréquente, le pouls plus capricieux et plus irrégulier. La destruction commençait, et, loin de la retarder, la jeunesse en hâtait les progrès. Bientôt les forces d'Emma s'affaiblirent; elle ne put pas supporter sans fatigue la plus courte promenade. Il fallait que Muller et Paul la soutinssent chacun de leur côté; qu'ils l'aidassent à gravir les marches du perron, trop pénibles pour sa poitrine oppressée. Elle, cependant, leur souriait, mais d'un sourire qui avait déjà l'expression de celui des anges. Cette âme ne tenait plus à la terre que par un lien si léger, qu'à chaque instant on pouvait croire qu'il allait se rompre.
Bientôt il ne fut plus possible à la malade de sortir du château; ses jambes affaiblies la portaient avec peine. Elle ne quitta plus son fauteuil, et passa ses journées avec Muller devant un grand feu et à l'abri d'un écran mobile. Tout était pour elle un sujet de fatigue, la parole surtout; aussi se ménageait-elle dans l'entretien. Mais ce qu'elle disait était marqué au coin d'une grâce infinie et d'une bonté inaltérable. Elle songeait à tout, à ses pauvres que le froid allait assaillir, à ses fermiers que la saison retardait dans leurs travaux, à Muller qu'elle consolait, à Paul dont elle cherchait à élever l'âme, à ses serviteurs, à tout ce qui lui était cher. Jamais une plainte, jamais un reproche; elle étouffait la douleur afin qu'autour d'elle on n'en ressentît pas le contre-coup; elle semblait déjà vivre dans un monde meilleur et au-dessus des misères du nôtre. Ce fut ainsi qu'elle s'éteignit, toujours aimante, toujours chaste, toujours dévouée. La mort ne la surprit pas: elle l'attendait; quand elle la sentit venir, elle se tourna du côté de Muller, et lui remit un pli cacheté.
--Prenez ceci, lui dit-elle; vous l'ouvrirez quand je ne serai plus: c'est mon dernier vœu.
Puis, tendant une main à son précepteur, l'autre à Paul, elle ajouta d'une voix douce: