--A qui, Falempin? dit le vieillard avec une sombre douleur? ne suis-je pas une créature déchue? Que peut un homme qui ne sait ni marcher ni faire un mouvement sans avoir quelqu'un qui l'assiste? Je suis à leur merci, mon vieil ami; je suis leur victime, et je ne cherche même plus à m'en défendre. Dans les premiers temps de ma maladie, j'ai voulu résister; ils m'ont vaincu! ils ont pour eux la ruse et la violence, et moi je n'ai plus rien, plus rien que ma haine. Elle ne suffit pas.

--Pauvre général!

--Ce n'est rien encore, Falempin; je leur pardonnerais tout, s'ils m'eussent laissé du moins les caresses de mon Emma. Eh bien! cette dernière satisfaction, ils me l'ont refusée. A peine puis-je l'embrasser deux fois par jour et devant témoins. Priver un père de sa fille! quelle cruauté! voir mourir un homme à petit feu et lui enlever jusqu'à ce bonheur d'embrasser son enfant!

--Oh! les monstres! s'écria Falempin. Le diable en prendrait les armes! c'est trop fort, mon général; je vais charger ma carabine.

L'émotion du baron était à son comble; des larmes inondaient son visage, et le digne sergent avait toutes les peines du monde à contenir les siennes. Cette scène l'inquiétait doublement: il craignait qu'elle n'épuisât les forces du malade et qu'elle n'eût un contre-coup au dehors. Aussi chercha-t-il à l'abréger et fit-il un mouvement pour quitter son siège. Le général s'en aperçut, et, par un geste plus prompt que la pensée, il lui saisit le bras.

«César, dit-il, ne me quitte pas encore, je t'en conjure; je n'ai pas tout dit. Dieu m'envoie aujourd'hui un dernier éclair d'intelligence; laisse-m'en profiter. Demain il serait trop tard. Prête bien attention à mes paroles: c'est mon testament que je vais dicter, et c'est toi, mon vieux camarade, qui en seras l'exécuteur.

--Achevez, général, dit le sergent ému de cette confidence et tremblant sous le poids de la responsabilité qu'il allait encourir.

--César, poursuivit le baron, on me ruine, on me ruine à plaisir; c'est un parti pris, c'est un système arrêté. Si je vis encore longtemps, ma fille n'aura plus d'héritage. Déjà on m'a arraché de force deux signatures. Pour quel objet, ma pauvre tête n'en sait rien. L'on m'a mis un papier sous les yeux, et l'on m'a dit: Signez. J'ai refusé d'abord; mais que veux-tu que devienne une faible volonté comme la mienne devant une volonté impérieuse, absolue? J'ai cédé, j'ai signé. Hélas! j'ai signé peut-être la ruine de mon enfant. Qui le sait?

--Ah ça! mais, c'est une forêt de Bondy que cet hôtel, s'écria Falempin: général, il ne me reste plus qu'à donner ma démission de concierge. Cet air empesté ne me convient guère, entendez-vous?

--N'en fais rien, César; reste pour moi, reste pour ma fille. Rapproche ton siège, ajouta le baron en parlant à voix basse, et écoute attentivement ce qui me reste à te dire.