Au milieu d'eux, se trouvait un homme qui, évidemment, n'appartenait pas à la même famille. Il s'était emparé du poste d'honneur et adossé à la cheminée; l'air conquérant, l'œil superbe, la main engagée dans les boutons de son habit, il laissait tomber de loin en loin sur l'assemblée attentive quelques paroles de protection. C'était le grand Vincent, le célèbre Vincent, qui, l'un des premiers en Europe, avait deviné la puissance de l'intérêt matériel. De là cette déférence dont on l'entourait, cet hommage silencieux de la part de ces représentants de la haute et petite finance. Il faut le dire, Vincent avait une qualité assez rare dans le monde des spéculateurs: il se prenait au sérieux. On pouvait croire en lui, mais jamais autant qu'il y croyait lui-même. Il avait exécuté en Belgique et en Allemagne quelques travaux qui n'étaient pas sans mérite: ces titres lui causaient des vertiges. Il s'étonnait que les populations ne lui eussent pas élevé de statues, que l'on ne frappât point de médailles en son honneur, que vingt nations, jalouses d'être matériellement gouvernées, ne se jetassent pas à ses genoux pour qu'il daignât se charger de leurs affaires.
Rien de plus exalté que le grand Vincent quand on le plaçait sur son terrain favori: il ne se possédait plus et s'enivrait de ses plans d'intérêt matériel comme le soldat s'enivre de l'odeur de la poudre. L'idée d'un chemin de fer le mettait hors de lui; il lui semblait que la destination de l'homme, parfaitement indiquée par la nature, était de faire quatre-vingts kilomètres à l'heure, et que tout ce qui reste en deçà de ce chiffre est autant d'enlevé aux vues du Créateur. Quand on lui parlait des besoins de l'âme et du monde moral, il répondait que rien n'est plus moral que ce qui est matériel. Cet argument lui paraissait sans réplique: tant pis pour ceux qui le trouvaient insuffisant.
Voilà par quelles perspectives le célèbre Vincent s'était rendu populaire dans le monde de la finance et de la Bourse. D'ailleurs, il n'était pas seulement un homme à doctrines matériellement avancées, il descendait souvent sur le terrain de la pratique. Jaloux de couvrir le globe de voies de fer, il ne dédaignait pas d'y mettre la main; et c'est lui qui avait songé à doter l'Espagne d'une grande ligne de communication qui devait la partager dans toute sa longueur. Il s'agissait d'arrêter les combinaisons financières de l'entreprise. C'est Granpré qui avait préparé le travail: l'agent de change se plaça devant une table chargée de papiers, et au bout de laquelle figurait Paul Vernon en qualité de secrétaire; il demanda la parole et commença son exposé. Comme il s'agissait de petits détails d'affaires, le prodigieux Vincent affecta de se tenir à l'écart, réservant sa force pour des combats plus dignes de lui.
«Messieurs, dit Jules Granpré, nous sommes ici en petit comité, en famille; je ne ferai donc pas de phrases; je ne vous parlerai pas du besoin qui se fait généralement sentir dans la Péninsule d'un chemin de fer, construit d'après un nouveau système; je ne vous entretiendrai pas de la reconnaissance des populations.
--Gardez cela pour vos actionnaires,» s'écria un fondateur bel esprit en interrompant l'orateur.
Tous les assistants acceptèrent cette saillie; Vincent seul ne put contenir un mouvement d'irritation. Le grand homme prenait tout au sérieux, même les bénédictions de l'Espagne.
Granpré continua:
«. Nous allons donc fonder, messieurs, la Compagnie péninsulaire, qui doit enrichir la belle Ibérie d'un chemin de fer continu. Que faut-il pour cela? Déclarer simplement qu'elle est constituée au capital de trois cent millions, formé par six cent mille actions de cinq cents francs l'une. C'est simple comme bonjour; il ne reste plus qu'à passer à la caisse.
--Un instant! un instant, dit un fondateur difficile: voilà bien la combinaison; mais où sont les éléments de succès?
--Former une compagnie ne suffit pas, reprit un deuxième fondateur plus exigeant encore; il faut la rendre viable!