--Bah! bah! s'écria un fondateur enthousiaste, où est la compagnie qui ne marche pas? Elles vont toutes sur des roulettes.
Ces propos, qui se croisaient, firent naître sur-le-champ une conversation confuse; Granpré eut peur qu'elle ne dégénérât en dissentiments; il s'empressa de dominer le bruit et donnant à sa voix tout l'éclat dont elle était susceptible:
--Messieurs, dit-il, vous m'affligez: on dirait, vraiment que c'est la première fois que vous instituez une compagnie. Comment! vous voici douze, avec chacun trois clients au moins, en tout cinquante, et à cinquante vous ne sauriez pas donner le coup de fouet à une entreprise? Vous m'affligez, je vous le répète. Cinquante intéressés! mais c'est dix fois plus qu'il n'en faut pour lancer le chemin de fer le plus invraisemblable! Que demain ces cinquante amis paraissent à la Bourse et s'y disposent par petits pelotons; qu'ils demandent à grands cris, sur tous les tons, à tout venant, des actions de la Compagnie péninsulaire, et vous verrez quelle hausse s'établira là-dessus. Il me semble que j'y assiste; nous sommes débordés, envahis, nous allons aux nues. On veut des actions à tout prix, on fait émeute pour en avoir. Vous, cependant, vous restez calmes. Des actions, il n'y en a pas; du moins d'une manière définitive. On vous presse, et vous offrez alors des promesses d'actions à cent francs de prime. On insiste, on veut mieux qu'une éventualité; vous vous en défendez, on revient à la charge, et après bien des combats vous cédez, à raison de trois cents francs de prime, l'action pure et simple. Le cours s'établit, et votre chemin de fer prend son essor.
--Bravo, Granpré, s'écria le fondateur enthousiaste qui remplissait à merveille l'office de claqueur.
--A la bonne heure, dit en insistant le fondateur difficile, voilà pour le jeu des actions; mais il faut voir l'affaire en elle-même. De quelle façon espérez-vous la conduire?
--J'aurai réponse à tout, reprit Granpré; seulement je demande à procéder avec méthode. La compagnie est donc constituée; le chemin existe à la Bourse de Paris; il y est visible tous les jours d'une heure à trois. Peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir là et abandonner le reste à la Providence. Beaucoup de chemins font plus de bruit à l'état fabuleux qu'à l'état réel, et il en est une foule sur lesquels on voit rouler plus d'actions que de locomotives. Prolonger cette situation, tenir une ligne de fer dans les nuages, dans les sphères de l'idéal, est une combinaison qui n'a point encore été essayée et qui ne manquerait pas d'un certain à-propos. C'est à y réfléchir.
--Au fait, Granpré a raison, dit le fondateur enthousiaste, la Bourse est capricieuse, elle aime l'imprévu.
--Cependant j'écarte ce moyen, poursuivit l'homme d'affaires; notre chemin est possible, il faut l'avouer, dût cet aveu lui faire du tort. Maintenant nous voici placés dans l'alternative ou d'obtenir la concession à des clauses raisonnables ou de renoncer à l'entreprise. Pour arriver au premier de ces résultats, il nous faut des patrons en France et en Angleterre, afin que les deux gouvernements agissent sur l'Espagne par voie diplomatique. Que chacun de nous songe donc à rallier autour de la Compagnie péninsulaire des hommes importants, des influences décisives qui puissent en assurer le succès. Dès aujourd'hui, je mets au service de l'affaire le pair de France et baron Dalincour, lieutenant général des armées du roi et commandeur de la Légion d'honneur. Il souscrit pour quatre mille actions, et livre son nom à tous les prospectus qui paraîtront nécessaires.
--Un pair de France, dit le fondateur difficile sur un ton éminemment suffisant; j'en offre deux.
--Et moi trois, reprit l'autre fondateur, qui paraissait s'être fait une loi de surenchérir.