--Il faut la réaliser, Granpré; votre Bourse m'effraye, dit la baronne pensive.

--Réaliser! s'écria l'homme d'affaires avec l'âpreté du joueur; réaliser à cent vingt-cinq francs de prime! On nous montrerait du doigt, ma chère!

--Tenez, Granpré, dit la baronne d'un air sérieux, j'ai aujourd'hui des idées noires. Le général est au plus bas et je voudrais voir clair dans ses affaires.

--Eh bien, ma chère, répliqua l'ami de la maison, attendons encore deux semaines. Dans deux semaines nous serons à trois cents francs, et peut-être plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'accélérer. A trois cents francs, nous vendrons: ce sera douze cent, mille francs de différence, bien et dûment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce qu'elle pourra.

--A la bonne heure! dit la baronne; vous connaissez votre terrain; agissez à votre guise. Seulement, pêchez plutôt par excès de prudence, mon ami; il vaut mieux ne pas épuiser le succès que de se laisser surprendre par la défaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle, où en est notre affaire principale, Granpré?

--La vente des immeubles? dit celui-ci.

--Oui, Jules; il n'y a plus rien à attendre du général; le bras droit est paralysé. Impossible désormais de lui arracher une signature.

--Nous n'en avons plus besoin, Éléonore, répondit Granpré; les pouvoirs qu'il a donnés sont suffisants pour une aliénation complète. J'ai vendu hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente mille francs de Champfleury; on ira probablement à huit cent cinquante mille: à cette limite je finirai. Il ne restera plus qu'à passer les actes et à toucher les sommes. C'est un délai de deux mois; il serait bien essentiel que le général pût aller jusque-là.

Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pièce du rez-de-chaussée, un autre entretien venait de s'engager au second étage de l'hôtel. C'est là qu'Emma avait son appartement, composé de trois pièces donnant sur le jardin: une antichambre, la chambre à coucher et un salon d'étude. La baronne avait voulu que la jeune fille eût une certaine liberté et presque une vie à part. Garder un témoin auprès d'elle était une servitude trop pesante pour Éléonore, elle régla donc les choses de manière à s'épargner ce souci. Les habitants de l'hôtel se voyaient à de certaines heures; mais, dans le cours de le journée, chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.

Emma aurait été souvent délaissée, si le digne Muller n'eût continué auprès d'elle son rôle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps était consacrée à son élève bien-aimée: arrivé le matin de bonne heure, il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment où Emma allait descendre pour le dîner. La musique, le chant, le dessin variaient ces longues séances, de manière à n'y jamais répandre de l'ennui; et quand le temps était beau, le maître et l'élève allaient chercher dans le jardin quelques distractions et un théâtre pour leurs études de botanique.