Paul Vernon était aussi l'un des rares visiteurs qui avaient accès chez Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bonté d'ange qui lui faisait trouver de l'intérêt au récit de sa nouvelle vie, à mille détails qu'elle comprenait à peine, aux agitations du monde bruyant auquel il venait de se mêler. Paul se trouvait alors placé sous l'empire d'une première ivresse; autour de lui on ne parlait que de sommes considérables, et les hommes qu'il fréquentait semblaient tous armés du pouvoir de changer en or ce qui leur passait par les mains. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître dans ce cerveau ardent les éblouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frappé le jeune homme, c'est le succès de la compagnie qui s'était formée sous ses yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement! Que de fortunes improvisées! Cent mille francs pour chaque coup de dé, et des coups toujours heureux! Comment résister à un pareil spectacle! Dans ses conversations avec sa cousine, Paul revenait toujours là-dessus, et la naïve enfant l'écoutait sans le bien comprendre. Le son de la voix de Paul lui plaisait: c'était une musique douce à son oreille. Que lui importait le reste? Muller n'était pas aussi complaisant: l'excellent, homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il cherchait à jeter quelque désenchantement sur son enthousiasme. Quand Paul lui parlait de ces surprises faites à la fortune dans les chances aléatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mélancoliquement la tête: et, s'armant d'un? douce ironie, il lui disait:
--Où cela vous conduira-t-il, jeune homme? et quand je dis vous, je dis votre génération tout entière! Vous avez fait en France une révolution terrible pour abolir la noblesse de race, et voilà que vous souffrez qu'il s'élève une autre noblesse, celle de l'argent, et souvent de l'argent mal acquis!
Autrefois, c'était le fer qui régnait; aujourd'hui, c'est l'or: l'un soumettait sans avilir, l'autre ne domine qu'au prix de la honte.
Paul Vernon essayait de se défendre; il parlait des besoins d'une circulation active et des bienfaits que répand sur un pays l'abondance des capitaux. Muller, en vrai stoïcien, n'acceptait pas ces motifs comme suffisants.
--Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple. L'esprit public s'y perd, les peuples s'y démoralisent. Quoi! il existe un lieu où l'on bat monnaie sur la crédulité publique; et l'État non-seulement soufre ce scandale, mais s'en rend complice! Comment voulez-vous qu'un tel exemple ne réagisse pas sur les mœurs d'une nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes? Vous chercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des mercenaires; des magistrats, et vous ne trouverez que des consciences vénales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des spéculateurs; des prêtres, et vous ne trouverez que des ambitieux. Partout on recueillera bientôt ce qu'aujourd'hui l'on sème. La société ne sera plus qu'un grand bazar où tout sera à vendre, services, votes, arrêts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est le règne de dieux pétris de boue.
L'Allemand s'animait et son accent donnait à ces sorties un caractère encore plus pittoresque. Paul, de son côté, se piquait au jeu et insistait sur le mérite des voies de fer, filles du génie moderne, sur les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer à l'humanité. Là encore il rencontrait Muller, qui semblait décidé à ne pas céder un pouce de terrain:
--Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien; l'espace sera presque aboli. C'est une grande métamorphose, soit, une modification profonde du monde matériel. Mais voyons plus haut, s'il vous plaît. En quoi le cœur y est-il intéressé? Vous faites beaucoup pour le corps; pour l'âme, rien. Je voudrais au moins un progrès parallèle; je le cherche vainement. De ce que les populations se mêleront plus aisément; que les uns pourront aller plus vite à leurs plaisirs, les autres à leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu'il y aura ici-bas plus d'honneur, plus de probité, plus de dévouement à la patrie, plus de dignité chez l'homme, plus de pudeur chez la femme? Les affections s'épureront-elles, l'amour du prochain prendra-t-il de l'énergie? Sera-ce enfin un coup porté à ces mauvais penchants qu'on a tant de peine à réduire, l'égoïsme, la cupidité, l'orgueil, la jalousie? Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je crains qu'au milieu de nos progrès et de nos conquêtes sur la nature, la part du mal ne s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus rapidement vers le vice, vers le crime, voilà tout; le malfaiteur sur le théâtre de ses exploits, l'industriel dans le centre de ses opérations de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel m'est témoin que je désire m'abuser.
Ainsi parlait Muller, et ces entretiens se renouvelaient souvent. L'Allemand, dans ses accès de pessimisme, ne ménageait pas son adversaire, et plus d'une fois Emma vint au secours de Paul.
--Allons, bon ami, disait-elle à Muller d'une voix caressante, vous êtes bien grondeur ce matin.
Il était écrit que, ce jour-là, tout l'hôtel serait en rumeur pour la même cause. Quand le cabriolet de Granpré eut pénétré dans la cour et se fut arrêté devant le perron, il en sortit un jeune garçon revêtu d'une livrée. Après s'être assuré que le cheval demeurait en repos, il s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la manière la plus cavalière. Le père Lalouette s'y trouvait en visite, et la mère Falempin égouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau savonneuse. Heurtée en passant par le nouveau venu, elle se releva de fort mauvaise humeur.