--Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce détail intéressait.

--Il a neuf mille francs, les anciens, neuf mille francs, pas un sou de moins, reprit Anselme: à preuve que je viens de les lui porter à son domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voilà notre établissement.

L'assurance d'Anselme gagnait peu à peu ses auditeurs, et l'on commençait à trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu complètement tort de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'homme à gages. Anselme profita de la réaction pour exagérer les merveilles de la spéculation où il figurait comme garçon de bureau. Les pauvres gens sont crédules.

Le père Lalouette avait deux mille francs, amassés dans l'exploitation d'un cabaret hors barrière; c'était la dot de sa petite-fille, de la jolie Suzon. César Falempin, de son côté, comptait trois mille francs sur un livre de la caisse d'épargne. Anselme fit si bien, représenta la Compagnie péninsulaire sous des couleurs si engageantes, que les deux vieillards se décidèrent à concourir au chemin de fer dont on allait doter l'Espagne. Huit jours après, leurs fonds allaient s'engloutir dans la caisse de Jules Granpré, et ils recevaient en échange deux chiffons de papier jaune, sur lesquels ils bâtirent bien des rêves.

VIII

Le cabaret du père Lalouette.

Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un congé et en profitait pour aller prendre ses ébats.

C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des Thernes, et à l'entrée du boulevard qui conduit à Monceaux.

Ce cabaret est celui du père Lalouette.

Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante, tracée en caractères blancs: Aux Amis de la Fédération. Un jardin s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert d'asile à ceux qui préfèrent les charmes d'une conversation intime et isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement tout le monde: il était exclusif et faisait sa police lui-même. L'enseigne révélait la clientèle. Tous les buveurs d'un autre âge se donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu: elle préférait les cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et sentait son cœur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans les grands jours, et quand toutes les tables étaient garnies, on aurait pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême. On en parlait comme si ces choses se fussent passées la veille. Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d'un client à l'autre, il venait au secours des mémoires paresseuses, par des détails qui les remettaient sur la voie.