Ce motif n'était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce caractère exclusif. Après la mort de son fils, arrivée peu d'années auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait orpheline. L'enfant avait grandi sous les yeux du vieillard; elle s'était épanouie comme un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit ans, et présidait au service de la maison. Rien de plus gracieux que son visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la santé même. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à tout le monde; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la fille coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de vivre, et cela se voyait sur ses lèvres rouges comme la grenade, dans ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et en même temps la joie du vieux père Lalouette. Il en était fier et jaloux, et après la république il n'avait rien aimé autant que cette ravissante créature.

Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dîner du 20 mars. César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se réunir sous la tonnelle où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un copieux souper. Il était tard; le cabaret avait vu peu à peu ses clients se disperser. Un air tiède et doux remplissait l'air et apportait sous cette voûte de verdure l'odeur des foins dont la campagne était semée. Pour faire honneur à ses hôtes, le père Lalouette tira du fond de sa cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur influence généreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté, n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières réjouies. C'était une idylle populaire qui commençait; on sait qu'elles marchent très-rondement.

Il faut le dire à la louange du père Lalouette: quoiqu'il eût choisi un anniversaire bien cher à son cœur, il n'en abusa point. Il ménagea César Falempin et glissa sur les souvenirs de la république. La conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la tonnelle un intérêt commun, celui de la Compagnie péninsulaire. Toutes les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette spéculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dorés assiégeaient leur couche. Aussi les questions se succédaient-elles, et c'est à peine si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et, pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y était identifié. Poussé sur ce chapitre, il fut éloquent, intarissable. Il parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa du baume dans le cœur des deux vieillards.

Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'être bienveillant. Cependant; de tous les convives, Suzon était celui qui manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme l'avait gagnée, et d'elle à lui régnait cette sympathie que communique seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la chose alla si loin, que César Falempin poussa le coude du vieux démocrate.

--Lalouette, lui dit-il à l'oreille et de manière à n'être entendu que de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon.

--Eh bien? répliqua Lalouette.

--Elle dévore Anselme des yeux, dit César; elle est prise, vieux, elle est prise.

Les deux vieillards n'avaient pas étouffé leurs voix avec assez de soin; Suzon les entendit et prêta l'oreille.

--Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.

--Au fait, dit César, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra voir.