--Je donne tout ce que j'ai à Suzon, dit Lalouette; deux mille francs! C'est sa dot.
--Et moi tout à mon neveu, répliqua Falempin; après ma mort et celle de ma vieille, bien entendu.
--Eh bien, tope là, dit Lalouette.
--C'est fait, dit Falempin.
A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir; elle devint rouge comme une cerise.
IX
L'amour sur terre et dans les nuages.
Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus loin cette étude. Ces mœurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. Il lui semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en fleur.
Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y accoutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les mœurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité, l'enfant a bientôt tout deviné: un mot l'éclaire, une indiscrétion la met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons, et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par exemple, les airs affectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de ceux qui infestent l'intérieur des familles!
Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller: aucun souffle énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre. Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa loyauté; les analyses somptuaires où se plaisent tant de femmes, lassaient sa patience.