En d'autres occasions, le cœur d'Emma avait à subir des épreuves plus rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la répugnance:
--Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr. Il va, en outre, un million en espérance. 400,000 francs et un million, tout était là. Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère, sur l'origine de sa fortune.
400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la négociation ajoutait avec une cruauté charmante:
--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma chère, que ce serait une folie que de refuser.
Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C'était un blond de 800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités. Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut, sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers; c'était une conversation toute simple, toute naturelle.
Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos remplissaient son cœur d'amertume. Elle se contentait alors de couper court à l'entretien par des refus bien formels, bien péremptoires; et, quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait toujours, se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme. Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait le soin de les peupler de figures aimées. C'était Muller, cueillant quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'œil le long des crêtés des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure ne devait plus appartenir au monde réel, elle entrait sans retour dans le pays des rêves.
Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages: cependant, l'esprit de calcul s'y mêlait déjà. L'exemple portait ses fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux, qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout, partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort imprévue d'un prince, affaires! Un coup de canon tiré, un outrage au pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon; ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la patrie.
Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait à envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance magnifique se trouvaient donc réunies: une femme charmante, plusieurs millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine: Emma avait tant de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue les enfants du siècle, il eût refoulé dans son cœur cette sympathie naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la richesse. Heureusement le destin le servait à souhait: la fiancée était aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants aspects.
Paul mit donc le cœur de sa cousine en état de siège: il avait ses entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La baronne était absorbée par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de mystères pour lui, le cœur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la dupe de Paul; au besoin, il eut été son complice. Le digne homme voyait Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans contrainte. L'Allemand était là, mais l'amour a un si ingénieux langage. Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion silencieuse de l'attitude et du regard! Les cœurs se pénètrent ainsi d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs troubles secrets.
Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soirée à faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il ne savait pas en ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury et les sites chers à leur mémoire.