Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et l'on y poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était réservé un carré pour ses fleurs favorites: dès lors on le soigna en commun. Parmi celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une préférence; elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se séparer, la jeune fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-même à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de reparaître avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvelée, ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour: c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte, pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.

Ce changement, cette émotion furent si marqués, que Muller et Paul s'en aperçurent.

--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.

--Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser; un éblouissement, un vertige. Ne vous en inquiétez pas.

Elle mit la main sur son cœur comme si elle eût voulu en étouffer les battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là était d'une grâce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde, d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine, l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla au-devant d'une explication. Dans un moment où Muller était hors de portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit:

--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.

La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa poitrine.

--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.

Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de l'énigme.

--Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.