X

La perquisition.

Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait que son mari vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait un caractère précaire.

On conçoit dès lors l'extrême importance attachée au sursis qu'Éléonore et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomplir; Ses forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de faim: on l'alimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger d'une manière plus sûre.

C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires étaient expirés la veille, et Granpré avait dû signer le matin les quittances du prix. C'étaient deux millions dont l'héritière légitime allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait tout prépare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le cours de cette matinée! Son complice avait promis qu'à dix heures il serait là; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où l'œil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles inquiets.

--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur n'ait pas élevé quelque chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du but et ne pas le toucher! J'en mourrais.

Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était intéressé; rarement il se trompait là-dessus. A la manière dont il se dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur arrivait.

--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.

C'était en effet Granpré, qui gravit le perron d'un pas tranquille et donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore avait peine à se contenir.

--Mais arrivez donc, s'écria-t-elle en le prenant par le bras aussitôt qu'il fut à sa portée, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs d'inquiétude. Est-ce achevé?