--Oui, ma déesse, répondit Granpré en l'etraînant d'une façon familière vers le lieu habituel de leurs conférences; oui, c'est achevé, soldé, liquidé. Deux millions en billets de banque! Une véritable avalanche de papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout: ô le beau bordereau!
--Enfin, s'écria Éléonore dont l'œil s'animait à ces détails, je suis donc riche!
--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux millions.
La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis longtemps Éléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjurés savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne qui, la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but de ménager la frêle existence du général:
--Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas tout: il reste encore 300,000 francs à retrouver.
--300,000 francs! répliqua l'homme d'affaires étonné; où donc cela, Éléonore?
--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les laisser, oui ou non, à l'héritière?
--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'écria Granpré. Où donc avez-vous la tête, ma chère?
--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.
--Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela. Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs, gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits, requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons généreusement dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges pour se faire battre.