--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.
En même temps il conduisit doucement Éléonore vers la porte. L'œil du général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait d'habitude, le grand fauteuil où il reposait jusqu'aux abords de l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille; mais le bruit ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.
XI
L'oraison funèbre de César.
Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de l'hôtel. Les valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à quoi se résoudre et secouant la tête avec tristesse quand ils se rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages, mais personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin une des femmes d'Éléonore entra dans la chambre à coucher où elle reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion:
--Madame, madame, dit-elle, le général est mort!
Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sur pied, et s'habillant à la hâte:
Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus vite. Allez, je vous suis!
Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était froid; la mort devait remonter à plusieurs heures: Le docteur vint peu d'instants après et ne fit que confirmer le triste événement: une dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit, descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante. Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'une vive émotion. La baronne seule resta l'œil sec, la physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré.
La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsèques. On régla le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de son général lui donnait des ailes: il voulait épuiser le programme des honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la poudre brûlée sur la tombe.